Officialisation de l’amazighe : une cause qui peine à s’imposer à l’Éducation nationale (Meryam Demnati)
À la veille de la tenue de la conférence sur l'opérationnalisation de l'officialisation de la langue amazighe dans l’administration, qui réunira une importante délégation ministérielle, la militante Meryam Demnati reconnaît certains progrès. Ils restent cependant insuffisants au niveau de l’enseignement pour ressusciter une langue encore ignorée, malgré l'obligation constitutionnelle.
"Seize mois après l’arrivée aux affaires d’une nouvelle équipe gouvernementale RNI-PAM-PI, il est évident que la cause de l’amazighe est mieux considérée que durant les deux mandats du PJD. Mais en dehors de bonnes intentions, il n’y a pas eu de réels progrès, surtout en matière d’enseignement", résume Meryam Demnati, chercheure à l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM).
“La coalition RNI-PAM-PI plus sensible que celle du PJD”
Alors que le gouvernement actuel s’apprête à faire un bilan de la mise en œuvre de l’officialisation de la langue amazighe dans l’administration lors d’une conférence qui aura lieu le mardi 10 janvier à Khémisset, notre interlocutrice souligne que cette question, qui était du seul ressort de la société civile, est désormais mieux débattue par l’exécutif.
"Il faut reconnaître que, du côté du gouvernement, l’officialisation bouge beaucoup plus qu’avant, notamment grâce au déblocage annuel de 200 MDH pour imposer son enseignement, puis sa banalisation dans les différentes administrations."
“Des progrès, mais l’enseignement n’a pas suivi dans les écoles”
"Des milliers d’enseignants de la langue amazighe ont été effectivement formés sur tout le territoire national mais, aujourd’hui, on se rend compte que malheureusement très peu d’entre eux l’enseignent dans des écoles primaires, qu’elles soient publiques ou privées", constate Demnati. Cette dernière ne perçoit pas de réel changement dans ce secteur qui reste pourtant crucial pour apprendre à lire les documents ou les pancartes d’autoroute ou d’administration.
Regrettant le temps pas si lointain où le PAM et le RNI étaient très actifs dans l’opposition pour l’imposer, et où l’actuel chef du gouvernement avait fêté le nouvel an amazigh avec plusieurs associations, Demnati avance qu’une fois au pouvoir, les politiques n’en ont plus fait une des priorités de leur action.
“Une obligation constitutionnelle ignorée par la plupart des directeurs d’écoles”
"Ayant formé des centaines d’enseignants d'amazighe, et sachant que très peu d’établissements scolaires dispensent vraiment son enseignement, se pose la question de savoir où ils ont été affectés alors que la Constitution de 2011 est censée avoir rendu son apprentissage obligatoire pour tous", s’interroge Demnati. Elle estime que si elle n’est pas installée dans l’enseignement général comme une langue à part entière, à l’instar de l’arabe et du français, l’amazighe sera vouée à disparaitre.
Une situation inexplicable alors que, selon elle, plusieurs conventions ont été signées avec le ministère de l’Education pour que tous les écoliers marocains apprennent à parler parler cette langue dès l’enfance.
"Alors que c’est une obligation constitutionnelle, le choix de l’enseigner ou pas dans les écoles a été dévolu aux directeurs qui malheureusement s’abstiennent en grande majorité de le faire", dénonce la militante en ajoutant que certains instituteurs d’amazighe sont détournés de leur vocation première par leur hiérarchie pour enseigner l’arabe à la place.
“Une langue à l’agonie qui nécessitera au moins vingt ans pour être ressuscitée”
Plutôt pessimiste sur de rapides progrès en termes d’officialisation et de banalisation, notre interlocutrice pense qu’il faudra plus d’une génération pour "ressusciter" l’amazighe qualifiée de "langue à l’agonie" du fait de son caractère vivant qui tend à disparaître faute d’utilisation dans la vie quotidienne.
"S’il y a une volonté politique qui met vraiment le paquet, elle pourra ressusciter et suivre les traces du guarani menacé de mort par l’espagnol avant de devenir la langue officielle du Paraguay", conclut Demnati. La chercheure à l'IRCAM rappelle en effet qu’il a fallu vingt ans de mobilisation pour qu’elle retrouve sa place historique de langue amérindienne des autochtones d’Argentine, de Bolivie, du Brésil et du Paraguay.
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