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Reportage. Sur les traces des agriculteurs itinérants du Souss

L’assèchement des zones traditionnelles de l’agriculture intensive dans le Souss conduit des investisseurs à exploiter l’eau là où elle se trouve. Médias24 a suivi les pérégrinations de ces "agriculteurs nomades".

850 bouteilles de gaz sont utilisées par mois dans cette exploitation où l'eau est pompée 24H/24. photo Ghassan Wail El Karmouni

Reportage. Sur les traces des agriculteurs itinérants du Souss

Le 10 novembre 2022 à 15h38

Modifié 10 novembre 2022 à 17h52

L’assèchement des zones traditionnelles de l’agriculture intensive dans le Souss conduit des investisseurs à exploiter l’eau là où elle se trouve. Médias24 a suivi les pérégrinations de ces "agriculteurs nomades".

Sur la route provinciale menant de Taroudant à Taliouine, en passant par la palmeraie de Tiout, les paysages sont contrastés. Avec en toile de fond les montagnes de l’Atlas, de grands champs agricoles se succèdent : tantôt des méga-serres de bananes, tantôt des champs de légumes ou des vergers à l’air libre.

Ces grandes concentrations agricoles sont entrecoupées de larges étendues de terrains désertiques et rocailleux. Tout le long du lit de l’oued Souss, complètement à sec, on aperçoit de temps en temps la silhouette filiforme d’un acacia à gomme esseulé. Plus souvent, on croise quelques arganiers se desséchant au soleil, victimes de la sécheresse et du surpâturage caprin. Leur aspect trapu et noueux se détache du reste de la flore de la région. Nous sommes dans le piémont de l’Atlas, où va commencer le règne sans partage de l’arbre symbole du Maroc, bien que de plus en plus dégradé.

Les arganiers se dessèchent au soleil.

Les agriculteurs du 44

À quelques kilomètres de la commune de Faide, pas loin d’Aouloz, un pick-up chargé de bouteilles de gaz butane s’engage sur une mince piste poussiéreuse. Sur la carte, aucune localité n’est signalée. Pourtant, la camionnette est chargée à ras bord de bouteilles pleines et s’enfonce loin de la route. Deux à trois kilomètres plus tard, au bout de ce chemin agricole, s’étend un vaste terrain vert contrastant avec les alentours désertiques.

Ce champ de près de 30 hectares est en location pour une durée de cinq ans, nous apprend-on. “C’est un agriculteur issu de Houara qui l’a loué. Ce sont les gens du 44 qui travaillent ici”, nous apprend Ahmed, un ouvrier sur place.

Le 44 fait référence à la borne kilométrique à partir d’Agadir. Une appellation coloniale de la région de Houara qui persiste à ce jour. “Ils sont plusieurs. Ils ont l’habitude de louer des terrains dans la région et de produire pour le marché d’Inezgane.” Le terrain est séparé en deux parties : des parcelles consacrées à la production de courge, et une autre dédiée à la production d’ensilage de maïs, un fourrage destiné à l’alimentation des vaches laitières. On est dans le territoire de la Copag.

Le choix du lieu est bien sûr déterminé par la disponibilité du foncier, mais surtout celle de l’eau. Dans cette zone, la nappe est à moins de 100 m de profondeur "seulement". On est loin des 300 et 400 m de profondeur où les agriculteurs de Houara trouvent habituellement leur eau.

Un ingénieux système permet de transformer les moteurs en pompe à gaz.

850 bouteilles de gaz par mois

Et c’est là qu’intervient le gaz ! En effet, plusieurs dizaines de grandes bouteilles de gaz sont déchargées du pick-up et entreposées à côté de deux puissants moteurs de voiture.

Un dispositif ingénieux a été mis en place pour faire fonctionner les moteurs de 2,5 l avec sept bouteilles de gaz au lieu de l’essence, afin de les utiliser comme pompe à eau. Ils sont branchés à deux tuyaux d’une quinzaine de centimètres de diamètre enfoncés dans le sol. Deux puits, à une dizaine de mètres de distance l’un de l’autre, ont été forés pour les besoins de l’exploitation. “Les moteurs tournent 24 h/24 pour recharger le bassin”, nous précise Ahmed. Il estime les besoins en gaz à près de 850 bouteilles par mois, achetées au prix du marché.

Un troisième moteur avec le même dispositif, branché au bassin de près de 400 m³, sert à fournir la pression nécessaire pour irriguer les champs.

“Nous irriguons les champs de courge pendant la journée, alors que la ‘Bechna’ (ensilage de maïs, ndlr) est irriguée la nuit. En l’absence de pluie, nous ne devons pas arrêter, sinon les plantes risquent de mourir avant qu’on puisse les vendre”, affirme Ahmed. L’opération dure pendant la saison sèche, du mois de juillet jusqu’à la récolte, au mois de novembre. Comparativement, la quantité d’eau consommée par la culture de pastèque, dont le cycle de culture ne dépasse pas les quarante jours, est anecdotique !

Plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes d’eau sont ainsi extraits de manière industrielle et en toute illégalité durant quatre à cinq mois d'affilée, pendant plusieurs années, jusqu’à épuisement de la nappe. Et ce, sans parler de l’appauvrissement des sols par les monocultures intensives, et de la pollution générée par l’utilisation d’intrants chimique dont on a pu constater les emballages éparpillés à côté du bassin d’eau. Une fois les champs épuisés, d’autres terrains sont ciblés, et bis repetita. Il arrive même que ces investisseurs laissent sur place tout le système d’arrosage largement amorti.

Les récoltes sont le plus souvent vendues sur pied, et c’est l’acheteur qui devra récolter et transporter la marchandise. Celle-ci peut être revendue plusieurs fois à des intermédiaires avant d’atteindre le marché de gros d’Inezgane ou le destinataire final, nous informe-t-on.

Un bassin de près de 400 m3 permet l’irrigation 24 h/24 des champs.

“Aucun attachement à la terre ni au territoire”

“Ce phénomène est assez courant dans la région du Souss et même dans d’autres régions du Maroc. Ce sont des agriculteurs itinérants qui suivent l’eau là où elle se trouve”, indique Zakaria Kadiri, agronome et sociologue ayant mené plusieurs enquêtes de terrain dans la région.

“J’ai également rencontré ce phénomène dans la Chaouia, avec la culture de la carotte, et dans la région de Berrechid, avec des agriculteurs issus de Abda. Une collègue a aussi travaillé sur la question pour la culture de l’oignon dans la région de Meknès”, témoigne notre chercheur.

Pour lui, ces investisseurs détiennent le plus souvent aussi bien une expertise agricole de producteur que d’intermédiaire. “Ils doivent connaître la région, ses acteurs, les cultures qui fonctionnent bien, avoir une bonne connaissance du marché et un bon carnet d’adresses pour pouvoir revendre leur production”, décrit Zakaria Kadiri. Et d’ajouter : “Ils travaillent dans une logique de profit d’une manière intensive parce qu’ils n’ont pas d’attachement à la terre ni au territoire. Le plus souvent, ils se passent même des subventions publiques du Plan Maroc vert, notamment pour l’équipement des systèmes d’irrigation.”

Pour lui, ce phénomène est lié à la déstructuration des campagnes, mais aussi à une très forte monétarisation de l’agriculture. En l’absence du tissu de solidarité traditionnel pour le travail du sol, et avec les changements des habitudes de consommation, la migration des jeunes, etc., les paysans préfèrent louer leur terre et surtout céder leur eau contre un revenu fixe.

On nous informe que les terrains peuvent être loués entre 3.000, 6.000 et même 15.000 dirhams l’hectare/an selon plusieurs facteurs, notamment la proximité de la route et de la nappe, la qualité du sol, la superficie, etc. En plus des dégâts qu’elle provoque, cette agriculture itinérante peut donner lieu à des situations tragi-comiques. On nous a ainsi rapporté qu'une pétition avait été signée par les paysans et riverains contre un de ces agriculteurs “étrangers”. En cause : la surexploitation de la nappe et la raréfaction de l’eau pour les autres cultures. Une fois la pétition arrivée entre les mains des autorités, après enquête, on s’est rendu compte que les initiateurs de la pétition étaient ceux-là mêmes qui avaient loué leurs terres…

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