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Reportage. Dans le Souss, l'inexorable déclin de l’orangeraie

Confrontée à la baisse des ressources hydriques ainsi que des conditions de plus en plus difficiles du marché international, la filière agrumicole souffre dans le Souss. Une situation qui nécessitera sans doute des ajustements.

Reportage. Dans le Souss, l'inexorable déclin de l’orangeraie

Le 9 novembre 2022 à 18h37

Modifié 9 novembre 2022 à 19h26

Confrontée à la baisse des ressources hydriques ainsi que des conditions de plus en plus difficiles du marché international, la filière agrumicole souffre dans le Souss. Une situation qui nécessitera sans doute des ajustements.

Sur la route entre Taroudant et Oulad Taima, en passant par Sebt El Guerdane, des dizaines de vergers d’agrumes se succèdent. Souvent, non encore récoltés, les fruits et les arbres, cette année, ont une triste mine. Certains vergers sont tout simplement secs.

La succession d’alignements de Cyprès marron et dégarnis, entourant les parcelles, en est le marqueur. Ils indiquent les terrains laissés à l’abandon, parfois depuis plus de dix ans. Ceux qui sont encore verts risquent tout simplement de ne pas être récoltés cette année, voire d’être arrachés. Les agrumes de faible calibre et passablement desséchés, auront un coût de récolte dépassant leur valeur marchande.

Les alignements de Cyprès dégarnis cachent des vergers abandonnés.

Production en berne

“La baisse de la production de cette année dans le bassin du Souss sera comprise entre 40% et 50%”, estime Abdellah Jrid, président de l’Association marocaine des producteurs d’agrumes au Maroc (ASPAM) et lui-même producteur dans la région, à la tête de la coopérative Agrumar Souss, l’un des fleurons de la production nationale.

Toutefois, selon lui, les niveaux d’exportation à partir du Souss ne devraient pas baisser d’autant.

“Nous détenons les plus grandes stations de conditionnement du pays. Donc, malgré la baisse de production locale, nous nous approvisionnons dans d’autres bassins.”

Sur les 63 stations de conditionnement au niveau national, 24 sont dans le Souss, dont 10 assurent 40% à 50% des exportations au niveau national. Mais à quel coût ? “Pour maintenir notre part de marché et honorer nos engagements à l’export, nous aurons des pertes estimées entre 1 et 1,5 dirham par kilogramme exporté. Sur 200.000 tonnes d’exportation, je vous laisse faire le calcul”, détaille Youssef Jebha, président de la Chambre d’Agriculture de la région Souss-Massa.

Pour nos interlocuteurs, la baisse de la production dans le Souss est due à plusieurs phénomènes concomitants. Premièrement, il y a eu les effets de la sortie du Covid qui ont renchéri les intrants, notamment à cause du fret et des prix du carburant ; à cela s’ajoutent les effets de la sécheresse ; puis est survenue la guerre en Ukraine qui a encore plus renchéri les inputs.

À titre d’exemple, nos interlocuteurs citent les prix de l’azote, l’un des fertilisants clés utilisés pour les agrumes, dont le prix est passé de 3 DH/kg à 18 DH/kg au début de la guerre en Ukraine, avant de se stabiliser à 9 DH/kg aujourd’hui. Il faut en moyenne 180 kg d’engrais azotés par hectare dans un verger d’agrumes, en plus de la potasse, du phosphate, du zinc, etc. Des intrants dont les cours ont tous flambé. “Les coûts de production à l’hectare sont passés de 55.000 dirhams à 85.000 dirhams cette année”, affirme Abdellah Jrid. Avec des rendements en berne et les surcoûts, les pertes s’accumulent pour les producteurs.

Face aux conditions climatiques et du marché international, les vergers sont arrachés.

Vergers arrachés

Certains ont même décidé d’arracher leurs vergers dans l’attente de jours meilleurs. Nous avons pu constater de visu des ouvriers en train de déraciner plusieurs hectares d’orangers portant encore leurs fruits… Les fruits et feuillages seront destinés à l’élevage tandis que le bois servira à produire du charbon. Au cours de notre périple dans la région, nous avons rencontré plusieurs camions transportant des souches d’orangers.

Une perte sèche, donc, pour les producteurs qui préfèrent sacrifier leurs vergers plutôt que de continuer dans l’agrumiculture. Un dommage d’autant plus grand que, selon nos sources, la plupart des vergers arrachés ont moins de sept ans, c’est-à-dire qu’ils viennent à peine d’entrer en phase de productivité élevée, les producteurs préférant arrêter les frais plutôt que de continuer à accumuler les déficits qui se chiffrent parfois à plusieurs millions de dirhams. Ainsi selon les professionnels, chaque hectare non irrigué correctement représente cette année une perte moyenne de 110.000 dirhams, entre l’amortissement des investissements et les frais financiers ainsi que les coûts de production.

Par conséquent, le verger du Souss a perdu entre 20% et 30% de sa superficie, soit l’équivalent de 10.000 hectares. Une information dévoilée par le président de l’ASPAM, qui estime que “ce n’est pas seulement le cas des vergers du Souss mais de tous les bassins agrumicoles du Maroc. Nous sommes en train de finaliser un recensement général des verger du Maroc pour apporter des chiffres actualisés sur l’état du verger national”.

L’eau manque

En cause, en plus des conditions climatiques et de production, les conditions du marché international fortement concurrentiel. “Concernant les exportations, nous sommes confrontés à la concurrence égyptienne et turque en plus de l’Espagne”, nous explique Abdellah Jrid.

Dotés d’avantages concurrentiels importants, notamment avec la disponibilité de l’eau (le Nil pour l’Égypte) et de chaînes logistiques performantes (proximité des marchés européens pour l’Espagne et du marché russe pour la Turquie), les producteurs de ces pays réussissent à gagner des parts de marché importantes. Au Maroc, avec la succession des années de sécheresse épuisant les eaux de surface et la surexploitation des eaux souterraines, les cultures pérennes comme l’agrumiculture, tout comme les cultures saisonnières, souffrent.

Ce qu’il faut savoir, c’est que l’orange est un fruit subtropical, nécessitant une moyenne de 1.200 mm de pluie annuellement, étalée sur toute l’année. Le Souss a une pluviométrie moyenne de près de 200 mm/an. Le différentiel est apporté grâce à l’irrigation, aussi bien par les eaux de surface (barrages) que par les eaux souterraines à travers le pompage.

Or depuis deux ans, l’abaissement des niveaux des cinq barrages irrigant la région a amené les autorités, dès 2020, à procéder à des coupures de l'eau destinée à l’agriculture. Celles-ci ont favorisé l’approvisionnement en eau potable des populations plutôt que de garantir l’eau agricole et industrielle. Cette situation n’est d’ailleurs pas nouvelle, puisque nous avons constaté de nombreux canaux et ouvrages hydrauliques détériorés, ou comblés tout au long de la route, qui témoignent de l’ancienneté de la question du déficit hydrique et des divers réajustements apportés.

Concernant la nappe phréatique, son niveau a baissé de plusieurs dizaines, voire centaines de mètres. “Dans la région du Souss, nous sommes arrivés à des forages de 400 m sans trouver d’eau”, précise Youssef Jebha, par ailleurs président de l’Association des usagers des eaux agricoles (AUEA) “Al Mostaqbal” et producteur d’agrumes à Sebt El Guerdane, un bassin agrumicole particulièrement touché par la pénurie d’eau.

Le bois est destiné au charbon, tandis que le feuillage et les fruits iront au bétail.

Une filière à succès…

Il faut, dans ce sens, rappeler que la filière agrumicole a explosé les objectifs du contrat-programme signé avec l’État en 2008, lors du lancement du plan Maroc Vert, concomitant avec la concession des terres domaniales de la Sodea-Sogeta.

En effet, le PMV tablait sur une augmentation des surfaces agrumicoles de près de 21.000 hectares au niveau national pour atteindre les 105.000 hectares en 2018 contre 84.000 en 2007. Or dans les faits, en 2019, à la faveur de la générosité de la subvention et de la disponibilité du foncier domanial, la superficie du verger marocain d’agrumes a atteint 128.000 ha, accroissant d’autant les besoins en eau et en intrants.

“En tant que professionnels, lorsque nous décidions d’augmenter nos superficie de 10%, soit quelques dizaines d’hectares, cela nous demandait beaucoup de réflexion et d’arbitrages, alors qu’à partir de 2008, nous avons vu des investisseurs planter d’une traite plusieurs centaines d’hectares”, se rappelle Youssef Jebha. À l’époque, les simulations sur tableurs Excel indiquaient des rentabilités nettes de 50.000 à 60.000 dirhams l’année par hectare, faisant saliver des investisseurs à Rabat et Casablanca.

Dans la région du Souss, en dix ans, la hausse de la superficie a été de 5.000 ha, passant de 35.299 hectares à 40.344 hectares, soit une progression de 14% contre une augmentation de 52% au niveau national. La production, elle, est passée dans la région de 646.000 tonnes à 907.000 tonnes sur les 2,6 millions de tonnes au niveau national, en faisant l’une des régions les plus productives du pays.

Toutefois, cette vocation agrumicole est aujourd’hui remise en doute. Et l’une des régions les plus productives en termes d’agrumes, à savoir Sebt El Guerdane, semble être la plus touchée par la baisse des approvisionnements en eau. Avec plus de 10.000 hectares et près de 40% de la production régionale, Sebt El Guerdane bénéficie d’un partenariat public-privé pour l’adduction d’eau d’irrigation à partir du barrage d’Aoulouz (près de 80 km en amont sur l’Oued Souss) entre l’État, les producteurs et la filiale de Nareva, AmenSouss. Or, avec la baisse des précipitations, et par conséquent celle de la réserve du barrage, les 4.000 m³/hectares prévus par les contrats entre le délégataire et les producteurs se réduisent comme peau de chagrin.

“Nous sommes à des niveaux beaucoup plus bas que ce qui est prévu dans les contrats, avec des périodes de coupures plus ou moins longues. Ce qui implique bien sûr des pertes, que ce soit en termes de quantités ou de volumes des écarts (différence entre la qualité requise pour l’exportation et la qualité globale de la production, ndlr) constatés dans les stations de conditionnement”, affirme Youssef Jebha.

En conséquence, plusieurs agriculteurs préfèrent arracher leurs vergers et les reconvertir plutôt que de s’embarquer dans des spirales déficitaires. Ceci, bien que des solutions soient en train d’être développées, notamment à travers l’augmentation de la capacité de captation du barrage. Toutefois, les conditions du réchauffement climatique et la multiplication de phénomènes extrêmes, comme les écarts importants de chaleur par rapports aux moyennes saisonnières et l’allongement des périodes de sécheresse, sont bien une réalité, et les cultures pérennes comme celles des agrumes de plus en plus abandonnées.

Les agrumes souffrent du chaud et de la sécheresse.

…mais à l’avenir menacé

Pour l’agronome et sociologue Zakaria Kadiri, “le phénomène d’arrachage va continuer jusqu’à ce que l’on atteigne le seuil du marché”. En d’autres termes, les superficies plantées doivent correspondre à la demande nationale et internationale tout en garantissant une rentabilité des producteurs.

Toutefois souligne ce chercheur, “les stratégies de reconversion ne sont pas encore claires. Certains vont en effet préférer des cultures saisonnières comme les légumes ou les aliments de bétail, tandis que d’autres opteront pour des fruits ou d’autres cultures d’exportation. La culture du caroubier, un arbre qui poussait auparavant à l’état sauvage dans le Souss, est aussi devenue une alternative compte tenu de la demande internationale pour ce fruit”.

Une analyse confortée par l’avis des professionnels. Pour Youssef Jebha, “aujourd’hui, à la veille de la signature de nouveaux contrats-programmes avec le gouvernement, nous ne demandons ni subvention ni rien. Ce que nous voulons, c’est une eau abordable. Sinon, si nous restons sur les niveaux actuels des prix des eaux issues de la dessalinisation, nous ne serons pas en mesure de nous engager pour maintenir l’agrumiculture. Beaucoup vont opter pour des cultures à même de générer les niveaux de rentabilité requis pour couvrir de telles charges supplémentaires”.

Aujourd’hui, selon les professionnels, les prix des eaux des barrages se situent à 0,8 dirham/m³ ; ceux des PPP d'El Guerdan à 2 dirhams/m³ ; ceux du pompage coûtent autour de 1,5 dirham/m³, alors que l’eau issue de la dessalinisation se situe à 5 dirhams/m³. “Pour nous, avec un besoin moyen de 6.000 m³ par hectare, il y a un différentiel de 24.000 à 25.000 dirhams par hectare qu’il va falloir que l’on comble pour maintenir la rentabilité. Nous serons contraints de faire des cultures qui valorisent cette eau”, estime ainsi Youssef Jebha. Les fruits rouges sont dans ce sens évoqués.

Pour lui, l’avenir de la filière agrumicole est tributaire d’un soutien fort de l’État en termes de recherche et développement pour développer des plants moins consommateurs en eau. “Il faut que l’État puisse accélérer la recherche pour développer des plants moins consommateurs d’eau, ou bien nous donner des incitations pour que nous le fassions nous-mêmes.”

Mais dans les conditions de réchauffement climatique actuelles, un nouveau verger est-il encore possible ? Car en sus de la rareté de l’eau, il y a aussi le problème de l’avancée du désert dans la région du Souss, comme en témoigne Youssef Jebha. “Nous avons le problème des sables et des vents, qui s’infiltrent de plus en plus dans les vergers et renforcent des problématiques telles que les marbrures sur les oranges.” Une situation qui s’ajoute aux autres nuisibles qui ont été introduits dans la région, avec d’autres variétés de fruits et légumes importés, et qui renchérissent les coûts d’exploitation.

L’espoir maintenu

La problématique est donc complexe et nécessitera sans doute des décisions douloureuses. Car, si la vocation agrumicole de la plaine du Souss a été définie dès les années 1930, comme un rêve californien au Maroc, ses conséquences sur les ressources hydriques représentent une limite sérieuse aujourd’hui atteinte.

Le verger du Souss est ainsi passé de 400 hectares de culture d’agrumes en 1946 à 40.000 hectares en 2019, employant plusieurs milliers de personnes mais au prix d’un assèchement de la plaine. Concentrée essentiellement dans un périmètre de moins de 50 km à la ronde, essentiellement sur les berges de l’Oued Souss et ses affluents, l’agrumiculture a pu accumuler un grand savoir-faire, mais aussi un déficit hydrique important menaçant sa pérennité.

Toutefois, malgré toutes ces limites, les agrumiculteurs ne perdent pas espoir. “En tant qu’agriculteurs, nous ne pouvons pas perdre espoir, c’est ce qui nous fait tenir. Il y a eu trop d’investissements dans la région pour abandonner maintenant”, tonne Abdellah Jrid, écartant toute possibilité de redéfinition de la vocation agrumicole du Souss.

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