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Private Equity : les détails de la transformation de SEAF après son rachat par ses gestionnaires marocains

INTERVIEW. Passée sous pavillon marocain, l’ex-société de gestion de fonds SEAF est détenue désormais par ses trois gestionnaires marocains, Meriem Zairi Tlemçani à leur tête. Visage connu de l’industrie du capital risque et des cercles patronaux où elle est très active, elle nous livre les raisons de ce changement capitalistique et les ambitions qu’elle porte actuellement pour sa société d’investissement.

Private Equity : les détails de la transformation de SEAF après son rachat par ses gestionnaires marocains

Le 14 octobre 2022 à 14h42

Modifié 14 octobre 2022 à 17h01

INTERVIEW. Passée sous pavillon marocain, l’ex-société de gestion de fonds SEAF est détenue désormais par ses trois gestionnaires marocains, Meriem Zairi Tlemçani à leur tête. Visage connu de l’industrie du capital risque et des cercles patronaux où elle est très active, elle nous livre les raisons de ce changement capitalistique et les ambitions qu’elle porte actuellement pour sa société d’investissement.

La société de gestion de fonds SEAF Morocco Capital Partners vient de connaître un gros changement. Détenue depuis son lancement en 2018 par l’américain SEAF, la société vient de passer sous le contrôle de son équipe gestionnaire, représentée par le trio Meriem Zairi Tlemçani, qui dirige la société depuis sa création, Abdelouahid Benlamlih et Mohammed Zakraoui.

A travers un MBO réalisé par l’équipe gestionnaire, celle-ci devient seul maître à bord de cette société, rebaptisée pour l’occasion EmergingTech Ventures, et qui gère depuis 2018 un fonds d’investissement qui compte sept startups dans son portefeuille.

Ce fonds, anciennement dénommé SEAF Morocco Growth Fund, a logiquement de nom pour devenir EmergingTech Ventures Fund I. Il opère exclusivement dans le secteur de la Tech, dans des segments très novateurs comme l’Agritech (agriculture), l’Edtech (éducation), la Fintech (finance) ou encore la cybersécurité. D’une taille de 235 millions de DH, il a déjà investi plus de 85% de ses fonds en quatre ans.

Désormais indépendante, l’équipe de gestion, avec à sa tête Meriem Zairi Tlemçani, compte désormais passer à la vitesse supérieure avec la levée d’un nouveau fonds d’une taille de 60 millions d’euros, soit trois fois la taille du premier fonds monté avec l’Américain SEAF. Le tout avec des ambitions régionales. Ce fonds, qui sera monté d’ici le premier trimestre 2023, cible essentiellement des startups actives en Afrique du Nord, avec une petite poche qui sera réservée à des investissements en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient.

Meriem Zairi Tlemçani, qui est également présidente de la commission startup et transition digitale à la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), est une grande professionnelle de l’industrie du capital risque. Un métier qu’elle a commencé très tôt, à l’âge de 22 ans, avec un fonds de la banque anglaise HSBC. Depuis le bureau parisien de ce fonds paneuropéen, elle a mené des opérations sur des entreprises devenues célèbres en France, comme Picard et Bébé Confort, entre autres.

Dans l’interview qu’elle nous livre après l’annonce du MBO, réalisé par elle-même et ses deux associés, elle nous parle de cette expérience particulière dans la private equity avec l’américain SEAF, du rachat opéré par le management et des ambitions que la société porte actuellement dans cette industrie.

Médias24: Vous venez de réaliser un management buy out (MBO) avec votre équipe en rachetant les parts de l’Américain SEAF dans la société de gestion de fonds que vous dirigez depuis quatre ans. Comment est venue l’idée de reprendre la société ?

Meriem Zairi Tlemçani : C’est la suite logique de l’histoire. Il y a un peu plus de quatre ans, j’ai été contactée par SEAF pour que l’on travaille ensemble sur des projets qu’ils avaient dans la région. C’est tombé au moment même du lancement du programme “Innov Invest” de Tamwilcom (ex-CCG). On a répondu à l’appel d’offres de Tamwilcom ensemble. C’est comme ça que le partenariat a été scellé.

Les choses se sont très bien passées ces quatre dernières années. SEAF a pu nous donner de la crédibilité, de la légitimité, du branding et du réseau dans les marchés émergents, mais il arrive un moment où il faut voler de ses propres ailes, notamment dans un marché qui est très codifié.

Dans notre industrie, si vous voulez grandir, il faut avoir une certaine indépendance. C’est cela le sens de l’histoire. Il faut avoir des équipes de gestion locales indépendantes. Ce sont des critères exigés par des bailleurs de fonds aussi bien nationaux qu’internationaux. Et même quand on prend des benchmarks, dans la région MENA, il n’y a que des équipes indépendantes dans ce genre de société de gestion de fonds. Cette indépendance nous permettra aujourd’hui de grandir, d’avoir des ambitions plus larges, plus régionales… Il nous fallait donc absolument passer par cette étape. C’est un tournant important.

- Le fonds que détenez actuellement, “EmergingTech Ventures Fund I”, est spécialisé à 100% dans le secteur de la technologie, c’est bien cela ?

- Oui, c’est l’idée de départ qui a guidé le lancement du fonds. Nous sommes partis du constat que la Tech est un relais de croissance sur lequel notre pays peut capitaliser, et qui répond à la grande majorité des challenges que l’on a. La Tech devient incontournable lorsque l’on parle d’inclusion financière, de problématique de l’eau, de santé, de couverture universelle, d’éducation. Il n’y a pas un seul challenge pour notre pays où la technologie ne vienne pas agir comme facilitateur.

Notre fonds ne fait donc que de l’innovation. Jusqu’à présent, nous avons effectué huit transactions dans des secteurs comme la Healthtech, la Fintech, l’Agritech, la cybersécurité, l’Edtech…

- Ce sont des entreprises 100% marocaines ?

- Des entreprises 100% portées par des talents marocains. C’était véritablement notre thèse la plus importante. Nous avons fait deux paris au moment de lever de l’argent pour ce fonds là, et je peux vous dire que le discours que l’on entendait au début a beaucoup évolué depuis. Au moment où on s’est lancé, on nous disait qu’il n’y avait pas de pipeline, pas de start-up, pas d’innovation dans le pays et qu’on n’allait pas trouver où investir…

- C’est le discours ambiant dans le pays…

- En effet. Mais nous, on disait deux choses principales. D’abord, on est dans un marché qui n’est pas drivé par le pipeline, c’est l’offre de financement qui crée les opportunités. Plus vous mettez de l’offre de financement de qualité, plus vous “dérisquez” l’entreprenariat innovant à haut potentiel et plus vous créez des opportunités pour vous. C’est l’offre de financement qui crée le pipeline et pas l’inverse. En revanche, il faut du financement qui soit de qualité et qui apporte autre chose que du financement. Car il faut vraiment accompagner les entrepreneurs dans les moments critiques de l’évolution de leurs projets.

Deuxième chose que l’on disait, et c’est que notre principal atout dans le pays : ce sont les talents de notre jeunesse et de notre diaspora. Notre portefeuille actuel, c’est 50% de la diaspora marocaine sur des thématiques de Tech majeures pour le pays.

On a fait une sorte de démonstration par la preuve. D’ailleurs, notre fonds, on l’a toujours appelé un “demonstration fund” pour montrer le potentiel que l’on peut dégager et lever les a priori que nous avons sur le private equity.

- Vous avez commencé à combien en termes de taille ?

- On a commencé à 185 millions de dirhams pour un premier closing et on est montés ensuite à 235 millions de dirhams. On n’a pas voulu agrandir le fonds, parce qu’on voulait garder cette dimension de “demonstration fund”. On a essayé de démontrer d’abord qu’on pouvait faire de belles choses pour élargir ensuite notre rayon d’action. Et la démonstration a marché, puisque nous avons déployé en quatre ans 85% de nos fonds.

- Et le ticket moyen de vos interventions, de combien est-il ?

- Ça dépend des projets. Pour le Seed, l’amorçage de projets, c’est en gros entre 2 et 5 millions de dirhams. Et pour les “pré série A”, ça commence généralement à 7 ou 8 millions de dirhams. Dans cette catégorie, il y a déjà de la traction commerciale, un background, et on arrive pour accélérer le développement. C’est dans cette phase critique des projets que l’on aime intervenir, car il y a déjà un début de quelque chose, des entrepreneurs plus matures, éligibles à l’investissement et à tout ce que l’on peut leur apporter en termes d’expertise et de déploiement de nos recommandations sur la partie stratégique. On est un investisseur très présent, très actif. Il faut l’accepter au départ. Ça fait partie du pack.

- Comment se porte le portefeuille aujourd’hui ? Vous êtes dans les objectifs en termes de TRI, de rendement ?

- On a des sociétés de portefeuille qui ont été sur le marché avec des valorisations plus que satisfaisantes. Mais de manière globale, on a eu le meilleur “crash test” possible avec cette crise du Covid. Sur les sociétés de portefeuille que nous avons, un tiers a extrêmement bien profité du contexte Covid. La crise a été une opportunité pour elles et elles ont pu accélérer leur développement pendant cette période.

Un autre tiers n’a pas ressenti d’impact négatif, mais la crise a un peu décalé leur plan de développement.

Globalement, dans notre portefeuille, on a une seule entreprise qui a souffert de ce contexte.

- Quels sont les secteurs qui ont profité de la crise et ceux qui en ont souffert ?

-La Fintech et l’Agritech ont beaucoup bénéficié de la période Covid, ça été très porteur. La seule entreprise qui a un peu souffert de la crise, c’est celle qui opère dans la HealthTech…

- La santé, c’est pourtant le secteur qui a décollé ces deux dernières années…

- Oui, mais pas toutes les activités. L’entreprise que nous avons en portefeuille opère dans la dentisterie digitale. Leur go to market était prévu pour février 2020, et les deux marchés sur lesquels elle devait se lancer en Italie et aux États-Unis notamment se sont un peu effondrés. Dans le marché de la dentisterie digitale, ça s'est complètement fermé. On parle beaucoup de santé, mais on oublie que certains segments ont souffert, notamment celui de la dentisterie.

Mais de manière globale, la performance du portefeuille est plus qu’au rendez-vous. On est sur des perspectives très prometteuses.

- Vos entreprises de portefeuille ne travaillent pas qu’au Maroc, donc ?

- Notre objectif, ce n’est pas uniquement le marché local en effet. Il faut être réaliste. Notre marché reste petit. Ce que l’on cherche, ce sont des entreprises qui ont des ambitions au-delà des frontières marocaines. Nos entreprises sont présentes dans une quinzaine de pays. Le Maroc est souvent vu comme une base importante pour nous, soit en sa qualité de base opératoire pour couvrir les autres marchés, soit en sa qualité de marché pilote où on teste le produit, où on essaie de construire un écosystème en faisant introduire ces technologies dans le marché.

Sur le portefeuille, on n’a qu’une seule entreprise active à 100% au Maroc. On est en train de la développer pour aller vers d’autres pays, notamment en Afrique.

- Aujourd’hui, avec cette reprise du capital par le management, avez-vous de nouvelles ambitions dans le secteur ?

- On part d’un constat très fort. Le Maroc, c’est 33 millions de dollars levés par les startups en 2021, là où le Nigéria fait 1,8 milliard et l’Égypte 800 millions de dollars. On est 12e ou 13e en Afrique en termes de levée de fonds. C’est disproportionné avec le poids de notre économie et nos ambitions affichées à l’échelle continentale. On pense donc qu’il y a un véritable potentiel et qu’on a un rôle à jouer.

Nous avons donc travaillé en plusieurs étapes. La première a été de travailler sur ce “demonstration fund” pour démontrer que cette classe d’actifs est certes différente pour les investisseurs, mais qu’elle recèle du potentiel, qu’il y a de la profondeur, de la qualité… Nos actifs sont résilients, avec un fort potentiel de développement. Il fallait donc construire un début de track record. C’est ce qu’on a fait jusqu’à présent. Et ce n’est que le début pour nous.

Deuxième problématique majeure qui ressort dans notre constat, c’est que nous sommes dans une région qui est sous-servie en financements internationaux sur cette classe d’actifs. On est dans une sorte de zone grise. Les investisseurs internationaux vous parlent facilement du Nigéria, de l’Egypte, du Kenya, de l’Afrique du Sud, du Rwanda… Ces pays sont en avance par rapport à nous.

Nous voulons donc lever un nouveau fonds, qui se veut régional, où on a l’intention de dupliquer le modèle qu’on a testé aujourd’hui et de capitaliser sur notre track record et nos premières réussites pour pouvoir attirer plus d’investisseurs internationaux et mettre un peu plus la lumière sur le potentiel et les talents que nous avons.

L’enjeu, c’est de grandir et d’élargir géographiquement notre intervention, avec l’Afrique du Nord comme cible, et une petite poche où on fera des incursions en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient.

Autre chose importante, on veut créer un continuum d’investissement : faire passer nos entreprises de portefeuille de la présérie A à la série A. Tout l’intérêt, c’est de pouvoir fournir une offre de financement qui puisse les accompagner sur tout le cycle de développement jusqu’à la série A, pour pouvoir vraiment bénéficier de tout le potentiel de création de valeur qui existe.

En termes de pipeline, on est plus que servis. Que ce soit dans la région que l’on couvre ou parmi la diaspora que l’on cible également.

- Le nouveau fonds que vous êtes en train de monter sera donc spécialisé dans des investissements régionaux et l’accompagnement de la diaspora marocaine ?

- Effectivement. On couvrira plus de régions, même si le Maroc restera dominant. Mais on va regarder d’autres marchés.

- Vous ciblez quelle taille ?

- Une taille de 60 millions d’euros. On commence un peu à jouer dans la bonne cour…

- Il y a déjà des investisseurs intéressés ?

- On a fait les choses dans le bon ordre. On a commencé par prouver la thèse, faire la démonstration. Et il y a aujourd’hui de l’intérêt de la part de plusieurs investisseurs, nationaux d’abord, qui sont en fait notre ancrage, mais aussi auprès de bailleurs de fonds internationaux. On espère pouvoir faire un premier closing au premier trimestre 2023.

- Après quatre ans d’activité et d’investissements, envisagez-vous des sorties en Bourse pour certaines de vos entreprises de portefeuille ?

- Pas à ce stade-là, où on est encore sur des projets en présérie A. Mais pour le prochain fonds qui sera levé, où on va être sur des projets plus matures, les entreprises que nous aurons dans le portefeuille seront plus éligibles à la Bourse. Les sociétés de présérie A font généralement entre 1 et 2 millions d’euros de chiffres d’affaires. Ça reste encore petit pour le marché boursier. C’est quand on dépasse les 10 millions d’euros de revenus que ça peut devenir intéressant pour le marché.

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