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REPORTAGE. Figuig, le patrimoine contesté (1/2)

La dernière polémique concernant le déclassement de Figuig et de sa palmeraie du patrimoine national lève le voile sur les problématiques de cette ville aux confins maroco-algériens. Un écosystème fragile qui nécessite, au-delà de la patrimonialisation, une intégration spécifique dans le processus de développement national. Médias24 s’est rendu sur place pour mieux appréhender la situation.

© Photos Ghassan Wail El Karmouni / Médias24

REPORTAGE. Figuig, le patrimoine contesté (1/2)

Le 3 octobre 2022 à 13h46

Modifié 4 octobre 2022 à 16h17

La dernière polémique concernant le déclassement de Figuig et de sa palmeraie du patrimoine national lève le voile sur les problématiques de cette ville aux confins maroco-algériens. Un écosystème fragile qui nécessite, au-delà de la patrimonialisation, une intégration spécifique dans le processus de développement national. Médias24 s’est rendu sur place pour mieux appréhender la situation.

FIGUIG. Posée sur un plateau à 900 m d’altitude, face à l’Algérie voisine, la ville de Figuig fait souvent la une des médias pour son statut de zone frontière. Dernièrement, elle a fait parler d’elle pour tout autre chose. Le 20 septembre dernier, un document fuité de l’ordre du jour de la réunion du conseil municipal incluait, dans un de ces points, la discussion du déclassement et reclassement de la ville et de sa palmeraie quasi millénaire dans la liste du patrimoine national.

Un projet de décision qui va provoquer une levée de boucliers au sein des réseaux sociaux. Quelques heures plus tard, un nouveau document antidaté a été partagé mais sans mentionner le sujet du déclassement visiblement supprimé.

Décision incongrue

Il faut dire que le fait est assez incongru. Les sites et monuments prétendant au classement du ministère de la Culture sont tellement nombreux, qu’il faut attendre des années, voire des décennies pour pouvoir intégrer la liste. Figuig n’a d’ailleurs été intégrée qu’en 2015 au patrimoine national, après l'avoir été dans la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2011.

Un classement qui ne se fait pas sans heurts. La ville de Figuig n’en est pas à son premier accroc avec ce nouveau statut de patrimoine national. En juin 2020, à la sortie du confinement, une route, non prévue par les documents de l’urbanisme, a été lancée sur le site patrimonial. À l’époque déjà, une très grande mobilisation de la société civile est venue dénoncer "la défiguration" de la palmeraie mais sans pouvoir arrêter les travaux.

La palmeraie fait partie intégrante du classement de la ville. Elle s’étale sur près de 700 hectares du côté marocain et s’étend au-delà de la frontière débordant sur la localité algérienne mitoyenne Beni-Ounif. Elle est entourée en arc de cercle de 7 ksours (quartiers), habitats traditionnels des familles fondatrices de la ville et de sa palmeraie.

Enclavée

La situation de Figuig est particulière. Elle est en cuvette, protégée par un cirque montagneux faisant office, avec l’oued Zousfana, de frontière avec l’Algérie voisine. Enclavée, avec une seule route d’accès depuis Bouarfa (à 110 km), elle-même reliée à la route de Merzouga au sud (260 km), Figuig est souvent qualifiée par ses habitants de "poêle à frire" ou de "poche de pantalon" au vu de son unique point d’accès.

La palmeraie de Figuig avec Beniounif au fond.

Depuis quelques années, avec la sécheresse chronique, mais aussi avec le dépeuplement, les ressources de la palmeraie ont drastiquement baissé. Se basant essentiellement sur l’agriculture de palmiers dattiers, de quelques pieds d’arbres fruitiers, de céréales et de légumes en cas de forte pluie, ses 10.000 habitants comptent beaucoup sur les transferts de sa nombreuse diaspora nationale et internationale.

Une situation précaire, qui fait dire au président du conseil communal de Figuig, Abdenbi Affi : “Que nous a apporté ce classement au patrimoine ? Nous, ce dont nous avons besoin, c’est de nous développer.” Le nouveau président RNI élu en 2021, mais néanmoins membre du Conseil depuis 2009, défend ainsi bec et ongles son projet. "Nous avons retiré le point de notre ordre du jour, pas sous la pression, mais parce qu’effectivement nous avons commis une erreur dans la formulation et la démarche. Il faut qu’on puisse ouvrir un débat plus large autour de cette question, notamment avec les acteurs de la société civile et le ministère de la Culture”, affirme-t-il.

Déclasser pour mieux classer ?

Toutefois, pour lui, le projet consiste bien à reconsidérer le classement intégral de la ville et de sa palmeraie comme patrimoine. "Nous voulons choisir ce qui sera classé ou pas, pour avoir plus de liberté dans nos projets de développement. Il ne faut pas que ce classement entrave la modernisation de notre ville et son attractivité pour les investisseurs". Une approche qui peut sembler légitime pour un président de commune élu pour un mandat de 5 ans. Mais quid de l’impact à terme sur un tissu naturel et bâti multiséculaire fragile ?

A l'intérieur des ksour, se côtoient techniques traditionnelles et béton.

Montaser Laoukili, directeur régional de la culture, cite la loi nº 22-80 relative à la conservation des monuments historiques et des sites. “Selon l'article 36 de cette loi, le conseil communal est tout à fait dans son droit de demander le déclassement. Toutefois, il faut une procédure, une commission technique etc. et le dernier mot revient à la tutelle : elle accepte ou rejette la démarche. En outre, et dans le respect du parallélisme des formes, il revient à la même autorité qui a prononcé le classement de signer le texte de déclassement, si déclassement il y a. Or il se trouve que ce classement avait été prononcé par le Chef du gouvernement, c’est à lui en dernier ressort d’approuver ce déclassement ou pas après proposition du département de la culture.” Une procédure qui n’a d’ailleurs même pas été enclenchée selon le Directeur régional : “Jusqu’à présent, la Direction régionale de la culture n’a reçu aucun document émanant du conseil communal de Figuig nous annonçant une décision de la sorte”, tranche ainsi Laoukili.

Une tempête dans un verre d’eau ? Pas si sûr ! Car dans les faits, le grignotage de la palmeraie et son tissu a bel et bien commencé.

L’intégrité patrimoniale entamée

En premier lieux, il y a la route dite touristique, creusée en 2020. Celle-ci a coupé la palmeraie en deux permettant la circulation des voitures, tricycles et motocycles à l'intérieur de la palmeraie.

Longue de près de 5 km, cette route réalisée dans l’urgence et sous la pression de ses contradicteurs, reste fragile de l’avis même de Mohamed Affi. "Il faut qu’on puisse la renforcer car en cas de pluies violentes, elle risque d’être emportée dans les vergers qu’elle traverse". Sa fragilité vient en partie du fait qu’elle a été construite le long d’un talus calcaire (la falaise) préhistorique et qu’elle est surélevée par rapport aux vergers en contrebas, ce qui la met en interaction directe avec son environnement d’une manière imprédictible. En fait, selon le géomorphologue originaire de Figuig Abderrahman Haradji, la zone est tout simplement “non aedificandi”, c’est-à-dire qu’en sus de son statut de patrimoine, et à cause des contraintes naturelles, il est interdit de construire quoi que ce soit dessus. “Les conséquences pour le talus, pour la palmeraie et pour la route elle-même vont être vraiment désastreuses”, affirme le professeur à l’Université de Oujda.

Des tours de guet laissées à l'abandon.

D’autre part, faute d’entretien, beaucoup de monuments de la ville tombent en ruine, tels que des tours de guets historiques (Aferdou), et des parties entières des murs d’enceintes de certains Ksours. Dans un souci de modernisation rapide et peu coûteuse, plusieurs bâtiments historiques ont vu la réalisation de surélévations ou de renforcements avec du ciment ou du béton armé, directement sur les constructions traditionnelles en pierre et en adobe en terre crue. D’autres bâtiments ou places ont été construits de manière moderne entachant le cachet typique de la ville.

À l’intérieur de la palmeraie, au milieu des parcelles dédiées à l’agriculture, des autorisations de construire et des permis d’habiter ont durant des années été octroyés  pour des villas et autres bâtiments en totale contradiction avec les normes de protection des zones patrimoniales.

Zones blanches à côté de la route touristique.

Autant d’arguments aussi bien pour les défenseurs de la sanctuarisation de la ville et de sa palmeraie que par ses détracteurs. Pour Affi, le fait qu’il y ait autant d’éléments nouveaux au sein du tissu ancien montrent la nécessité de reclasser certaines zones pour donner la possibilité de moderniser la ville. Alors que pour les détracteurs, l’absence de protection de l’intégralité du patrimoine, rendra le classement caduc, et menace l’ensemble de l’écosystème.

Ainsi, pour les voix qui remettent en cause cette démarche, la ville a certes besoin d’investissements, mais l’approche du président de la commune est assez partielle et manque d’originalité. Il confond vie moderne et béton. “L’identité de la ville a été construite autour de sa palmeraie, d’abord, de sa culture, de sa situation géographique même si celle-ci est enclavée. Son identité, contrairement à ce qu’il dit, c’est l’absence de béton”, affirme ainsi un fin connaisseur de la ville. Si Figuig a été un jour classée, c’est bien pour éviter ce genre de dérives.

Pour la plupart des acteurs de la société civile locale, la voie choisie par le Conseil Communal favorise la bétonisation plutôt que la capitalisation sur les atouts de la ville. Un choix qui compromet son identité oasienne multiséculaire. Et à notre source d’ajouter : “Il faut que Figuig devienne une vitrine marocaine du développement durable. Il faut trouver le bon concept pour la désenclaver, la développer à sa manière, dans la droite ligne de son passé. La modernisation ne signifie pas forcément l’occidentalisation. Préserver Figuig et la développer, c’est un défi pour l’ensemble du gouvernement à travers divers départements tout comme pour la région et la province, pas seulement celle du conseil communal aux ressources limitées.” Sa situation géographique d’oasis aux confins du territoire, nécessite en effet de mettre en œuvre des solutions innovantes et audacieuses pour assurer son développement de manière endogène et durable sans compromettre son fragile écosystème.

Abdenbi Affi, président du conseil communal de Figuig.

Déclasser et après ?

Dans l’esprit du président de la commune de Figuig, les choses sont claires. Selon lui, le seul moyen pour injecter de l’argent dans la ville est de permettre des investissements immobiliers et fonciers de sa diaspora.

Pour lui, il s’agit de moderniser la ville, d’où la nécessité de se délester des contraintes du classement. Un des premiers points est de sécuriser la nouvelle route de la palmeraie. "Nous avons commencé à négocier avec diverses autorités les moyens de renforcer la route avec des murs de soutènement et un système de drainage pour éviter tout danger lié à la pluie. Nous cherchons aussi à l’éclairer. Par ailleurs, nous discutons avec le ministère de l’Agriculture pour équiper les jardins qui longent cette route de canaux d’irrigation".

La nouvelle route sera pour lui une attraction touristique de premier plan : "Tout au long de la route touristique, nous pouvons construire des cafés ou des kiosques pour les touristes. Bien sûr, les façades peuvent avoir le cachet traditionnel, mais rien n'empêche de construire en béton", affirme-t-il. Et d’ajouter : "Comment voulez-vous intéresser des investisseurs si les hauteurs permises sont faibles et les matériaux de constructions ne sont pas modernes ?"

Une vision plaidant pour une croissance rapide de la ville sans prendre en considération ses spécificités géographiques et culturelles.

À SUIVRE

© Photos Ghassan Wail El Karmouni / Médias24

 

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