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Aïcha Oujaa : art rupestre, monuments funéraires, l’impressionnante diversité archéologique d’Aousserd

ENTRETIEN. Quelles sont les particularités des monuments funéraires d’Aousserd ? Que nous enseignent-ils sur les rites de l’homme préhistorique ? La paléoanthropologue et archéologue Aïcha Oujaa nous décrit la place qu’occupait le défunt parmi les vivants, à des époques très lointaines où le Sud n’était pas encore cette région aride.

À Aousserd, la paléoanthropologue et l’archéologue, Aïcha Oujaa

Aïcha Oujaa : art rupestre, monuments funéraires, l’impressionnante diversité archéologique d’Aousserd

Le 10 juillet 2022 à 8h36

Modifié 12 juillet 2022 à 17h57

ENTRETIEN. Quelles sont les particularités des monuments funéraires d’Aousserd ? Que nous enseignent-ils sur les rites de l’homme préhistorique ? La paléoanthropologue et archéologue Aïcha Oujaa nous décrit la place qu’occupait le défunt parmi les vivants, à des époques très lointaines où le Sud n’était pas encore cette région aride.

De toutes les provinces du Sud, Aousserd se distingue par sa richesse archéologique, notamment funéraire. Alors que seulement 62% de son territoire a été documenté à ce jour, l’on inventorie pas moins de 34 nécropoles et 1.736 tumulus de différentes typologies.

Professeur à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP), le Dr Aïcha Oujaa connaît très bien ces terres désertiques. Paléoanthropologue de formation, elle a coordonné le projet Atlas du patrimoine culturel et naturel de la Province d’Aousserd dont le but est d’inventorier le patrimoine culturel et naturel de cette région. Pour ce faire, sept missions de terrain y ont été conduites entre 2014 et 2017.

S’ils ont été conçus pour inhumer les morts, ces monuments funéraires de la province d’Aousserd témoignent des modes de vie de l’homme préhistorique dans le sud du Royaume. Un matériel archéologique très riche qui, souvent accompagné d’art rupestre, constitue également une photographie intacte de ce qu’a été ce désert pour la faune et la flore, à différents époques de la préhistoire.

Une sépulture est une séparation volontaire entre le mort et les vivants. L’homme a commencé à enterrer ses défunts dès le paléolithique. Cette pratique funéraire s’est complexifiée avec le temps, notamment à partir du néolithique où l’homme procède progressivement à une séparation entre le lieu de vie et le lieu de mort, jusqu’à la période protohistorique où cette disjonction devient très marquée.

À Aousserd, les 34 nécropoles témoignent de cette codification du passage vers l’au-delà. Comme nous l’explique Aïcha Oujaa dans cet entretien, 23 types de monuments funéraires ont été trouvés dans la région et, pour chaque type, il y a une grande variabilité. Une variabilité – et les archéologues n’en sont pas encore sûrs – qui peut être sociale, ethnique ou chronologique. Ce qui est certain en revanche, c’est que la taille et l’emplacement d’un monument funéraire sont fonction du rang du défunt dans le groupe social. Cette stratification sociale de la « mort » s’est imposée à partir de la sédentarisation de l’homme et de l’abandon du mode de vie nomade. Mais quel que soit le rang social du trépassé, l’enterrement du défunt est une pratique désormais adoptée.

En plus de l’aspect extérieur du monument funéraire, Aïcha Oujaa nous apprend que la chambre funéraire a souvent, elle aussi, de quoi impressionner les archéologues. Découvertes six pieds sous terre.

Tumulus à chapelle, dans la province d’Aousserd. (CP Aicha Oujaa)

Médias24 : Vous êtes coordinatrice depuis 2014 du projet Atlas du patrimoine culturel et naturel de la province d’Aousserd. D’où provient cet intérêt pour la région ?

Aïcha Oujaa : C’est simple, je suis tombée amoureuse d’Aousserd en 1999, déjà. Dans un premier temps, j’ai participé à des missions d’inventaire du patrimoine rupestre dans le sud du Maroc. À cette occasion, on a visité Aousserd. Et c’est de là que tout est parti. En 2013, j’ai pu intervenir pour effectuer une petite expertise archéologique autour de Sebkhat Imlili. Et après, on a fait une tournée de dix jours au terme de laquelle le gouverneur de la province nous a proposé de lui faire une étude exhaustive sur la patrimoine rupestre et archéologique d’Aousserd.

À partir de là, nous avons programmé différentes missions sur plusieurs années : deux missions en 2014, deux en 2015, deux en 2016 et une en 2017. Et, nous avons par la suite fait un petit bilan d’intervention. Mais il est vrai que quatre ans n’est pas un délai suffisant pour couvrir toute la superficie de la province d’Aousserd, parce qu’elle est à la fois immense et très riche en termes de patrimoine rupestre et archéologique.

– Vous dites que cette région vous a séduite avant même d’y mener des missions archéologiques… 

– Le coup de foudre est venu d’abord de l’espace, du milieu. C’est-à-dire, le milieu de vie des nomades et le style de vie des bergers qui sillonnent le pourtour. Il y a aussi la diversité du patrimoine archéologique de la région, spécifique par rapport aux autres régions du pays. Cet extrême sud du Maroc jouit d’ailleurs d’une certaine originalité, en comparaison avec les autres provinces du Sud.

– À quoi tient son originalité ?

– L’originalité s’exprime d’abord à travers la morphologie de la région qui est extrêmement variée : il y a aussi bien des zones plates que des reliefs. Le craton (ou aire continentale, ndlr) ouest-africain part de la frontière de Smara et descend jusqu’en Mauritanie. C’est un espace immense que l’homme a côtoyé, dans le passé. Et on en est sûr, parce qu’il y a beaucoup de sites rupestres qui sont sur ce craton ouest-africain. Cela s’explique notamment par la présence du grès et d’autres types de roches qui ne sont pas dures, et qui sont favorables au façonnement de gravures rupestres.

Donc, dans cette même province, il y a plusieurs milieux de vie. Et puis chose remarquable et magnifique : il suffit qu’il y ait un peu de pluie pour que l’espace deviennent extrêmement vert pendant deux ou trois semaines. Et une petite prairie verdoyante jaillit du sol dans le désert. Et ceci est vraiment spécifique à Aousserd.

Aicha Oujaa, professeur à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP)
Tumulus à couloir dans la province d’Aousserd. (CP Aicha Oujaa)

– Dans cette province, les monuments funéraires sont souvent accompagnés de gravures d’art rupestre. L’art rupestre précède-t-il le monument funéraire, ou l’inverse ? Et où sont-ils localisés ?

– C’est pratiquement du synchronisme, je dirais. Les monuments funéraires sont mis en place pour l’inhumation des défunts. Et ils ne se sont pas érigés en même temps, bien sûr. Il y a d’abord une occupation de l’espace, peut-être temporaire. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu des passages de la population dans cette région parce que l’homme s’installe là où il y a de l’eau. Donc, on trouve les monuments funéraires à proximité d’anciens cours d’eau, soit autour des Sebkha (lac salé, ndlr) ou encore autour des grands reliefs qui sont des milieux propices à l’installation de l’homme. C’est-à-dire, un milieu protégé.

Ce sont donc ces populations qui s’installent de manière temporaire et qui réalisent des  gravures sur les rochers. Et à chaque fois qu’il y a des nécropoles, il y a aussi des reliefs et des gravures rupestres.

– Combien de monuments funéraires compte Aousserd ?

– Nous avons documenté à ce jour 62% du territoire d’Aousserd. Nous y avons inventorié 34 nécropoles. Et dans ces 34 nécropoles, nous avons inventorié 1.734 tumulus.

Monument funéraire de type Bazina, à Aousserd. (CP Aicha Oujaa)

– Que sait-on des peuplements humains qui ont vécu dans cette région ?

– Pour l’art rupestre, on a des indices qui datent de la période néolithique, c’est-à-dire avant même le début de la désertification du Sahara. Donc, au-delà de 3.000 ans. Le début du dessèchement a commencé il y a 3.000 ans.

Notre indice est relatif à la faune sauvage qui a été domestiquée par l’homme. Il faut savoir que l’homme a commencé à domestiquer la faune sauvage déjà au néolithique. Et bien avant de domestiquer le mouton et la chèvre, l’homme a domestiqué le bovidé sauvage. Et antérieurement, il y a eu des animaux sauvages, comme le rhinocéros, l’éléphant, la girafe, etc. qui vivaient dans la région. C’était des zones de prairies avec une présence d’eau, évidemment. Et donc, cela veut dire que l’homme a sillonné la région, et il y vivait au-delà de 3.000 ans.

On a trouvé aussi des indices du passage de l’homme du paléolithique inférieur. Il s’agit notamment d’une industrie très ancienne, appelée acheuléenne. Ces indices de la présence de l’homme acheuléen (au-delà de 300.00 ans) ont été trouvés par endroits, surtout dans la région de Tires [pour documenter son patrimoine archéologique, les équipes de chercheurs ont subdivisé Aousserd en deux grandes zones, Tires et Adrar, ndlr]

– Que nous apprennent ces monuments funéraires sur la relation de l’homme à ses défunts ?

– L’homme a commencé à enterrer ses morts et à en prendre soin dès le paléolithique supérieur (c’est-à-dire au-delà de 20.000 ans). Les plus anciennes sépultures trouvées au Maroc sont datées de 26.000 ans. Il y en a une à Ifri n’Ammar, une à Dar Soultan à Rabat, et puis on en a trouvé d’autres dans les grottes de Témara. Donc, déjà à cette époque-là, l’homme a commencé à préserver et à protéger ses morts. Il creusait des fosses et les aménageait. Il protégeait aussi le mort par des amas de pierres.

Quand on fouille une grotte et qu’on tombe sur des amas de pierres bien groupées, on a l’indice de la présence d’une sépulture.

Quand l’homme a commencé à enterrer ses morts, il le faisait dans des lieux de vie. Il n’y avait donc pas de séparation entre les morts et les vivants.

Pendant le néolithique, le même phénomène a perduré au-delà de 4.500 ans. À cette époque, l’homme a commencé à devenir producteur, agriculteur et sédentaire en domestiquant les animaux. Et c’est à partir de là, qu’il a commencé à séparer son habitat du lieu des morts. Mais l’habitat était juste à côté.

Il a fallu attendre la période protohistorique (c’est-à-dire au-delà de 3.000 ans) pour que l’homme commence à séparer complètement son lieu de vie de celui des morts. Et en enterrant ses morts, il leur donnait de l’importance en les protégeant. Il a alors érigé pour ses morts des monuments de plus en plus grands. Et d’ailleurs, plus la personne est importante dans le groupe social, plus le monument est imposant et occupe une place privilégiée dans l’espace. C’est-à-dire qu’il est toujours en hauteur par rapport aux autres.

– À quoi reconnaît-on un monument funéraire ?

– Un monument funéraire, c’est une architecture. C’est une construction par une accumulation de pierres, bien agencées. On a ainsi des formes circulaires, visibles de l’extérieur.

Pour un monument funéraire en relief, on voit juste l’amas de pierres qui est à l’extérieur. Mais ce qui est important, c’est ce qui est sous la terre. Et des fois, c’est très impressionnant. Pourquoi ? Parce qu’on trouve une construction extrêmement bien faite, avec de grosses dalles de pierres qui protègent la chambre funéraire. Et bien sûr, on en a des plus simples aux plus complexes. Il y a des tumulus à chapelle, des tumulus à couloir, des tumulus à stèles variantes, etc. (voir photos) Dans la région d’Aousserd, on a trouvé à ce jour 23 types de monuments différents, et dans chaque type, on a des variantes très importantes. Donc, il y a une grande variabilité dans un même type.

Tumulus circulaire avec stèles associées dans la province d’Aousserd. (CP Aicha Oujaa)

– De quoi dépendent ces variabilités ? S’agit-il, là aussi, du rang social qu’occupait la personne dans le groupe avant sa mort ?

– On n’en sait pas plus pour l’instant. On est en train de finaliser l’inventaire, et le projet se poursuit en éditant le premier bilan des quatre années de mission sur le terrain (de 2014 à 2017, ndlr), qui va sortir incessamment. On va essayer d’ailleurs de programmer une présentation dans ce sens à Dakhla avec l’Académie du Royaume.

Et pour répondre à votre question, c’est une variabilité qui peut être sociale, ethnique ou chronologique. Donc, on a déjà là trois hypothèses. Et on va essayer d’avoir des éléments de réponse à ces hypothèses puisqu’on va organiser d’autres fouilles en automne prochain. Ces fouilles cibleront deux ou trois exemples par type de monument, pour en savoir davantage.

– Qu’est-ce que ce matériel archéologique nous dit de cette région et de l’homme préhistorique qui a occupé ce territoire ?

– Ce que l’on sait, c’est que pendant le néolithique, la Sahara était très occupé. Pourquoi ? Parce que là où l’on creuse un petit peu, on trouve du matériel néolithique. C’est-à-dire des pointes de flèche, des lames, des lamelles, etc. Ce sont des outils que l’homme néolithique utilisait. S’y ajoutent aussi des outils de broyage comme les meules et les haches polies. Et il y en a beaucoup. Au cours du néolithique, le désert qui n’était pas encore un milieu aride, grouillait de vie.

Après 3.000 ans, l’homme a commencé à se concentrer et à localiser ses installations dans les zones où il y avait un petit cours d’eau ou à proximité des reliefs qui protégeaient contre les animaux sauvages : loups, hyènes, chacals, etc. Et encore aujourd’hui à Aousserd, on rencontre des renards, des chacals, des hyènes aussi. Donc, l’homme a commencé à limiter ses espaces de vie. C’est pour cela que nous ciblons d’abord les reliefs dans le cadre de nos missions de terrain, et puis aussi les zones autour des cours d’eau.

Tumulus à stèles sur la diagonale, dans la province d’Aousserd. (CP Aicha Oujaa)

– Quelles sont les questions qui demeurent sans réponse pour l’instant ?

– Alors là, il y en a beaucoup (rires) ! À chaque fois, qu’on part sur le terrain, de nouvelles questions surgissent.

D’abord, il faut identifier la chronologie de ces monuments funéraires. Et savoir si c’est la même population qui a exécuté toutes les typologies de ces monuments ou bien si différents groupes s’y sont attelés. Pour ce faire, on va mener une étude pour reconstituer le paléo-environnement dans lequel vivaient ces populations et aboutir à une chronologie assez conséquente. Autrement dit, nous allons remonter dans le temps des différentes populations qui ont vécu dans la région. Nous allons également faire des analyses ADN pour essayer de comprendre s’il y a un lien de parenté entre les différents groupes qui ont sillonné le désert ou bien si ce sont des groupes distincts.

On sait déjà que dans la région du littoral, il y a eu un autre groupe social, puisque c’était le lieu de prédilection des caravaniers nord-sud et sud-nord. Dans les sites et les grottes, il existe certains indices de leur passage, surtout à travers l’étude de la céramique. Car nous avons trouvé des céramiques dans les régions de Tanger et de Rabat-Témara. Et à 25 kilomètres de Guergarat, nous avons également trouvé une nécropole avec des céramiques identiques qui sont très spécifiques. La question qui se pose alors, c’est pourquoi on a des zones occupées et d’autres qui ne le sont pas ? Et puis à travers les gravures rupestres, on essaiera de décortiquer cette succession de gravures sur le support, sachant que les gravures de la région d’Aousserd sont un peu particulières par rapport à celles d’autres régions. Elles sont certes schématiques, mais elles sont vraiment exceptionnelles par leur technicité et leur taille.

– Comment s’exprime cette particularité ?

– Dans les autres régions, les gravures concernent des animaux de taille énorme alors qu’à Aousserd, on a presque toujours des gravures en miniature. On n’a jamais de gravures extrêmement grandes. Donc, la région a sa spécificité, et ce même dans la technicité des gravures. Et je pense qu’on a deux groupes sociaux différents, a priori, qui ont réalisé ces gravures rupestres.

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