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Tafilalet. Aux portes du désert, une cité mythique et des ksours sultaniens

Le mausolée Moulay Ali Cherif, ksar Oulad Abdelhlim, ksar Abbar Al Makhzen ou encore ksar Al Fida figurent parmi les chefs-d’œuvre monumentaux de Tafilalet. Un héritage culturel et historique qui témoigne de la grandeur de la cité médiévale de Sijilmassa et immortalise la genèse de la dynastie alaouite.

Ksar Oulad Abdelhelim - 1847- CP Aboulkacem Chebri

Tafilalet. Aux portes du désert, une cité mythique et des ksours sultaniens

Le 29 juin 2022 à 10h58

Modifié 29 juin 2022 à 10h58

Le mausolée Moulay Ali Cherif, ksar Oulad Abdelhlim, ksar Abbar Al Makhzen ou encore ksar Al Fida figurent parmi les chefs-d’œuvre monumentaux de Tafilalet. Un héritage culturel et historique qui témoigne de la grandeur de la cité médiévale de Sijilmassa et immortalise la genèse de la dynastie alaouite.

« Il faut le dire : Tafilalet est vraiment magique ! C’est l’une de ces régions du Maroc, comme d’ailleurs Drâa ou l’oasis de Figuig, où l’on trouve un patrimoine à la fois culturel et naturel. Le visiteur a donc l’embarras du choix. D’un côté, le patrimoine culturel, avec la partie monumentale et historique qui parle d’elle-même, en plus de toute cette richesse immatérielle incarnée par les coutumes des habitants et leur art culinaire ; et de l’autre, un riche patrimoine naturel, depuis Merzouga et les plaines désertiques qui précèdent les véritables dunes de sable, jusqu’à Erfoud et ses circuits touristiques. »

Quand on demande à Aboulkacem Chebri, archéologue et ancien directeur du Centre d’études et de recherches alaouites (CERA), de nous parler de Sijilmassa, il renvoie à cette double dimension des lieux, culture et nature, une particularité assez rare et exceptionnelle pour être mise en avant. Et on peut aisément se fier à son appréciation. C’est que Aboulkacem Chebri connaît bien le sujet : c’est au cœur de l’ancienne Sijilmassa, une kasbah alaouite du 18e siècle, qu’il a dirigé de 2000 à 2007 le CERA, un centre spécialisé dans l’étude de l’histoire et du patrimoine du Maroc sous le règne de la dynastie alaouite (du 17e siècle à nos jours). Créé en 1990, ce centre national a été installé ainsi à Rissani, héritière de la « grandiose » ville de Sijilmassa, berceau des Alaouites avec l’arrivée d’Arabie, au cours du 13e siècle, de leur premier ancêtre Al Hassan, dit ‘Addakhil’ (l’arrivant).

Sijilmassa, dans la « Cité de l’or »

Au temps des Mérinides, Tafilalet n’était pas le paysage désertique que l’on connaît aujourd’hui. « Les études archéologiques et les analyses scientifiques des sols ont démontré qu’on y cultivait des raisins, des grenadines, des pêches, des amandes et d’autres fruits. C’était une vraie oasis. Il s’agit de la période qui va du 8e au 14e siècles à peu près. Il y a même des études qui ont prouvé une présence humaine avant la naissance de Sijilmassa. D’ailleurs, quand on regarde les cartes de Ptolémée ou d’Al Idrissi (géographe arabe du 12e siècle, ce prince musulman a écrit le célèbre traité de géographie universelle Kitab Nuzhat al mushtaq fi-khtiraq al-afaq, litt. « L’agrément de celui qui est passionné par la pérégrination à travers le monde », en français, ndlr) au 12e siècle, on a l’impression qu’ils ont déformé la terre », dépeint l’archéologue. Or, explique-t-il, Tafilalet était en réalité un lac, une sorte de « mer morte », et en se retirant, l’eau a laissé des sédiments qui ont accru la fertilité de cette terre devenue ainsi, au fil du temps, une oasis désertique.

Pour notre interlocuteur, qui a également été délégué provincial de la culture à Errachidia de 2005 à 2007, quand on aborde Tafilalet et sa région, il est nécessaire de commencer par le commencement. C’est-à-dire Sijilmassa, qui a longtemps été la plaque tournante du commerce caravanier du temps des Béni Midrar. « À l’époque des Idrissides, même s’il y avait un pouvoir central, on avait des émirats au Maroc. Sijilmassa était donc un émirat au sein d’un empire, comme dans un système fédéral : le pouvoir central était dans les mains des Idrissides, ou des Almoravides, et il y avait des émirats, dont celui de Sijilmassa qui a perduré jusqu’à l’unification de tout le territoire. Elle l’est restée jusqu’à la chute des routes caravanières au 14e siècle. L’axe Sijilmassa-Tombouctou était très florissant », avance l’archéologue. C’est peu dire Sijilmassa était le plus grand carrefour du Maghreb, d’Afrique, d’Orient et d’Europe, du 8e au 14e siècle, avant que Venise, Gênes, Marseille, Lisbonne ou Castille ne viennent s’imposer par leur puissance militaire et maritime, mais aussi grâce à leurs centres commerciaux et culturels.

Ruines d’une mosquée, Sijilmassa – CP Aboulkacem Chebri

« The place to be »

À l’âge d’or de l’Afrique, avec tous les caravansérails qui ont jalonné cette route caravanière, Sijilmassa, comme Tombouctou ou Agadez, était à ce point opulente que les gens n’y achetaient pas l’or au poids, mais à l’unité. Aboulkacem Chebri ne voit qu’une explication à ce phénomène : l’or était très abondant sur cet axe. « Les gens étaient tellement riches qu’ils ne prenaient même pas la peine de peser l’or lors des transactions. C’est même ancré dans la culture. A Tafilalet, par exemple, certaines femmes partaient, jadis, au hammam avec leurs bracelets et colliers en or qu’elles affichaient ainsi comme un signe de richesse », relate-t-il. Et cette marque d’abondance aurait, selon notre interlocuteur, perduré longtemps après.

Pôle commercial florissant, la cité de Sijilmassa était également un pôle spirituel et religieux solidement ancré dans l’itinéraire des pèlerins et des oulémas qui, le long de la route qui les menaient jadis à la Mecque, se rendaient visite les uns les autres pour accroître leurs connaissances et leur savoir. « Pour aller à la Mecque, Moulay Ali Cherif, troisième descendant de Hassan Addakhil, qui était imam, alim, moutassaouif, mettait un an sur la route parce qu’il s’arrêtait en chemin chez les oulémas et les moutassaouifa », explique Aboulkacem Chebri.

Sijilmassa était également une étape pour nombre d’explorateurs. Ainsi, quand il a quitté Tanger pour se rendre en Inde, Ibn Batouta est passé d’abord par Sijilmassa, avant de se rendre à Fès et Taza où il a discuté avec des oulémas. Léon l’Africain est lui aussi passé par Sijilmassa pour aller en Afrique subsaharienne. Cette cité médiévale était alors plus grande et plus vaste que ce que laissent entrevoir aujourd’hui ses vestiges. « Il fallait une journée pour traverser la principale artère de la cité, le boulevard Mohammed V de l’époque. Il y avait une médina avec un système de maisons et de rues, mais il y avait aussi les ksours. Sijilmassa n’est en principe pas morte. Certes, aujourd’hui, c’est un site archéologique, mais il ne faut pas oublier que le centre actuel de Rissani (ancien nom de la commune urbaine Moulay Ali Chérif, ndlr) faisait partie du Sijilmassa de l’époque », précise-t-il.

My Ali Cherif – CP Aboulkacem Chebri

Moulay Ali Cherif, un mausolée et toute une histoire

À Sijilmassa, de tous ses vestiges, il y en a un qui symbolise à lui seul le florissant passé de la cité médiévale : le mausolée Moulay Ali Cherif. Descendant de Moulay El Hassan Addakhil, Moulay Ali Cherif a vécu au 14e siècle. Selon Aboulkacem Chebri, il aurait refusé d’être intronisé émir à Tafilalet, et même de gouverner en Andalousie.

« On raconte qu’il est parti en Andalousie pour faire la guerre sainte, mais il a refusé l’émirat. Donc il n’a rien à voir avec la fondation de la dynastie alaouite. Il est mort au début du 15e siècle. Le premier sultan proclamé de la dynastie alaouite à Tafilalet est son 5e descendant, Moulay Cherif Ben Ali. Les gens confondent Moulay Ali Cherif et Moulay Cherif Ben Ali. Chez les Alaouites en particulier, ‘Cherif’ est aussi un prénom donné aux garçons », expose l’archéologue. Cela dit, pour notre interlocuteur, Moulay Ali Cherif est le grand saint de Rissani et du Maroc d’aujourd’hui. Il est aussi le plus vénéré des chorfas alaouites.

Alors, « pourquoi attribue-t-on à Moulay Ali Cherif la fondation de la dynastie alaouite ? Parce que sa notoriété a fait de l’ombre à celle de tous les autres chorfas alaouites, en raison de son érudition, son jihad, etc. Et il a un descendant, appelé aussi Moulay Ali Cherif qui est enterré à Marrakech. C’est pour cela qu’on appelle ce grand patron des Alaouites Moulay Ali Cherif Sijilmassi, et l’autre Moulay Ali Cherif Al Mourrakouchi », précise Aboulkacem Chebri.

À Sijilmassa, Moulay Ali Cherif avait sa ‘khaloua’ (retraite), un lieu de recueil où il s’isolait qui existe encore aujourd’hui. « Quand on arrive au mausolée Moulay Ali Cherif, il faut prendre à gauche et traverser l’oasis de Tafilalet, et nous y voilà. Elle est toujours entourée par un muret, avec une petite tombe où il a été enterré la première fois. Le déplacement de la tombe de Moulay Ali Cherif aura lieu suite à des inondations, à l’époque de Moulay Mohammed Ben Abdellah (1757-1790), le petit-fils de Moulay Ismail, qui va ériger le mausolée de Moulay Ali Cherif. »

Il y aura d’autres inondations à Tafilalet, et une restauration puis une rénovation à nouveau. Les dernières en date ont été réalisées dans le style arabo-mauresque, à l’époque de feu le Roi Hassan II. Un style architectural et décoratif particulier qui vaut le détour.

« Il faut aller voir le mausolée ! Depuis le 12e siècle au moins, au Maroc, on a les mêmes gestes qui se répètent, les mêmes techniques et matériaux aussi, que ce soit pour le travail du bois, du plâtre ou la décoration. Le mausolée de Moulay Ali Cherif est un espace extraordinaire, très agréable, avec des jardins, une bibliothèque, une très belle salle de prière… C’est aussi un espace touristique que même les touristes étrangers visitent, bien qu’ils n’accèdent ni au lieu de prière ni à là où est entreposée la pierre tombale de Moulay Ali Cherif. Il y a en revanche un vrai jardin andalou, extraordinaire. On y a organisé des événements, des déjeuners, des dîners de 50 à 60 personnes. Et juste en face du mausolée, il y a une grande place qui donne sur la kasbah Moulay Abdelkrim (fondée au 17e siècle), un Alaouite également. Elle est composée de plein de bazars. C’est aussi un lieu touristique pour Rissani », indique notre interlocuteur.

Bâtir et magnifier

Ce style architectural caractéristique du mausolée Moulay Ali Cherif à Rissani, on le retrouve également dans les ksours sultaniens de Tafilalet, dont les commanditaires étaient des sultans ou des émirs. Et même dans ceux habités par la population, qualifiés de ksours populaires. Le ksar est un habitat en terre crue, fermé et entouré d’une muraille telle une médina.

À Tafilalet, on peut effectuer un circuit des ksours, en visitant « ksar Abbar Al Makhzen (1830). Et si on suit le circuit touristique de Rissani, quand on dépasse darih Moulay Ali Cherif, on tombe sur ksar Oulad Abdelhlim (1847). C’est le plus grand de tous, en plus d’être richement décoré avec des fresques, du plâtre, etc. Après, il y a ksar Al Fida (édifié par le sultan Sidi Mohammed Ben Abderrahmane [1854-1872], ndlr), le plus connu aujourd’hui suite à sa rénovation et les festivités et conférences qui y étaient organisées à une certaine époque. On va même y installer le centre d’interprétation du patrimoine du ministère de la Culture. Tous ces ksours datent de l’époque de Moulay Abderrahmane Bnou Hicham ».

Ksar Abbar, 1830, Tafilalet – CP Aboulkacem Chebri

Les ksours populaires, eux, datent de l’époque de Moulay Ismail (1672-1727). Ils n’avaient peut-être pas la même portée ni la même superficie, mais ils étaient tous d’une belle facture, avec leurs portes et murailles typiques des ksours. « C’est très intéressant de voir à l’intérieur de ces ksours comment les gens y vivent. Au coucher du soleil, les reflets de l’astre sur les remparts des ksours, avec les jardins autour, créent un tableau digne des cartes postales. Malheureusement, tous les ksours ne sont pas dans un état satisfaisant. Leurs habitants les rénovent et la tribu se solidarise pour rénover les murs de pisé. Il faut savoir qu’à la différence des villages marocains où les maisons sont clairsemées dans l’espace, le ksar ressemble un peu à une médina historique, c’est un habitat fortifié, entouré d’une enceinte avec une seule porte d’entrée, qu’il s’agisse des ksours sultaniens ou populaires, pour contrôler les entrées et les sorties. »

Des portes en cascade

Sultaniens ou populaires, ces ksours présentent plusieurs similitudes. Ainsi, quand on y entre par un premier portail de taille moyenne, on trouve une grande enceinte, appelée michwar kbir, parce que d’une superficie assez grande d’un ou deux hectares, qu’il faut traverser pour arriver à une porte monumentale décorée et flanquée de deux tours, à droite et à gauche. En dépassant cette porte, il y a le petit michwar, et là, une porte qui donne sur ce qui est appelé dar lkbira. C’est l’espace officiel de réception de l’émir ou du sultan, où il recevait les tribus, les ambassadeurs, etc. Dans cette dar lkbira, il y a plusieurs patios, conçus comme des riads, petits, moyens et grands, et plus intéressant encore, un petit passage secret qui mène à la douiriya où réside l’émir ou le sultan.

Si les ksours populaires sont toujours habités de nos jours, les ksours sultaniens ne sont pas désertés pour autant. « Ce sont eux aussi des ksours habités, comme Abbar, Oulab Abdelhlim ou Al Fida. Et on y retrouve le même style que le mausolée Moulay Ali Cherif, en termes de décoration : le grand riad ou le grand patio, avec la fontaine au milieu, des arcades sur les quatre côtés, avec cinq arcades, deux à gauche, deux à droite, et une grande au milieu devant la kouba, avec des portes richement décorées en plâtre et un travail fin du bois. Les toits à l’intérieur sont décorés de manière traditionnelle avec les solives et les voliges », décrit Aboulkacem Chebri.

Ksar Al Fida, Qubba hammam – CP Aboulkacem Chebri

Restaurer la mémoire

Aboulkacem Chebri, archéologue et restaurateur, estime que ces ksours méritent un grand projet de mise en valeur. Il y en a même qui, d’après lui, sont aptes à recevoir des projets à caractère socioéconomique ou socioculturel. Malheureusement, nombre de ces chefs-d’œuvre monumentaux n’attirent pas les touristes parce qu’ils ne figurent pas dans les circuits.

« Sijilmassa, elle-même, est visitée par les touristes étrangers, parce qu’elle figure dans les guides du Routard et parce qu’elle ressort souvent quand on se renseigne sur Tombouctou, mais elle l’est peu par les Marocains », relève-t-il. Qu’importe, « Tafilalet n’a jamais connu de crise touristique. C’est une zone d’attraction qui draine une offre touristique tout au long de l’année. Au Nouvel An, par exemple, c’est complet partout, à Erfoud, Rissani, Merzouga, Hassilabied, etc., grâce à leurs maisons d’hôtes au charme particulier. Celles de Merzouga et de Hassilabied, sont toutes en architecture de terre. Parfois, même les sommiers des lits sont en terre, plutôt qu’en bois, avec un aménagement intérieur à partir de produits artisanaux », détaille Chebri. Pour respecter le style architectural, les hôtels modernes construits en ciment sont enveloppés de terre, avec des arcs et des galeries typiques de l’architecture de la région.

Les touristes viennent aussi bien du Maroc que de l’étranger. Les Marocains affluent essentiellement l’été, en juillet-août, pour le tourisme thermal, profitant ainsi des bains de sable. Sans parler de l’accueil légendaire des ‘Filala’, de leur art culinaire, notamment la madfouna, spécialité de Rissani cuite dans un four spécial dont seuls les habitants ont le secret, et qui est consommée d’une manière particulière, sans jamais être accompagnée d’une autre boisson que le thé, à la fin du repas.

Ksar Al Fida, 1854 – CP Aboulkacem Chebri

Un si grand soleil

« On ne peut pas non plus visiter Tafilalet sans passer par les fossiles ou r’kham d’Erfoud qui présentent toutes les espèces qui y vivaient à une certaine ère de la vie sur terre. D’ailleurs, les jeunes artisans du coin travaillent ce r’kham pour créer des abat-jour, des cendriers, des décors, des fournitures de bureau, des porte-plume, et même des tables et des chaises. On ne peut pas non plus visiter Rissani, sans entrer dans son souk. C’est le seul souk au Maroc, je pense, qui soit organisé trois fois par semaine. Ce souk fait à chaque fois le plein, et c’est tout un univers qui s’y dégage. »

Pour notre archéologue, quand on porte un regard ethnographique et ethnologique, on peut considérer que ce souk est un patrimoine à part entière. On y trouve des commerçants de produits agricoles mais aussi des bazars, des artisans et commerçants de fossiles, et bien sûr les produits de la région comme les dattes. On y croise encore des figures patrimoniales comme le berah, le crieur, et lamine du souk.

Enfin, une escapade à Tafilalet ne serait pas réussie sans découvrir Erg Chebbi et ses plaines désertiques et caillouteuses, avant d’atteindre une mer de dunes. Pour grimper jusqu’au sommet de la dune-mère de Merzouga, il faut compter une heure et demie à deux heures. Aboulkacem Chebri n’hésite pas à dépeindre l’ambiance contemplative de ce désert : « Le coucher comme le lever de soleil y sont magiques. On voit vraiment le soleil plein, rond, avec tous ses contours et, surtout, ses nuances de rouge. Il est si proche sans que l’on ne soit jamais aveuglé. »

Kasbah Ezzayani, siège du CERA – CP Aboulkacem Chebri

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