χ
Dossier Cet article est issu du dossier «Evénements Nador/Melilia» Voir tout le sommaire

Xavier Raufer : l’assaut de Nador a mis à nu un trafic d’êtres humains à l’échelle continentale

ENTRETIEN. Après le dramee Nador, le criminologue et géographe Xavier Raufer revient sur les responsabilités logistiques qui ont permis de faciliter le trajet aux 2.000 migrants ayant tenté de passer en force dans l’enclave espagnole de Melilia. 

Xavier Raufer : l’assaut de Nador a mis à nu un trafic d’êtres humains à l’échelle continentale

Le 28 juin 2022 à 20h13

Modifié 30 juin 2022 à 8h03

ENTRETIEN. Après le dramee Nador, le criminologue et géographe Xavier Raufer revient sur les responsabilités logistiques qui ont permis de faciliter le trajet aux 2.000 migrants ayant tenté de passer en force dans l’enclave espagnole de Melilia. 

Médias24 : Comment avez-vous appris la tentative de passage en force de ces 2.000 migrants, qui a entraîné la mort de 23 d’entre eux ?

Xavier Raufer : Sachant que c’est un drame humain qui ne concerne pas directement la France, tout simplement par les médias de mon pays.

– Certains rappellent le contexte de l’année passée, pleine de rebondissements entre le Maroc et l’Espagne, à savoir l’hospitalisation secrète du chef du polisario, jusqu’au rapprochement historique entre les deux pays sur la question de la marocanité du Sahara ?

– Il y a en effet une certaine logique dans cet enchaînement lorsque l’on sait que la réponse du berger (Maroc) à la bergère (Espagne), qui s’inscrit dans l’adage chrétien selon lequel « la peur du seigneur est le commencement de la sagesse », a ensuite été suivie par la colère de l’Algérie qui a rompu son traité d’amitié avec l’Espagne et cessé tout commerce.

– Selon vous, pourquoi ces 2.000 migrants étaient-ils essentiellement soudanais alors que jusqu’à présent, ceux qui tentaient leur chance vers l’Europe étaient des ressortissants africains francophones ?

– En premier lieu, il faut comprendre que l’immense majorité de ces malheureux (90%), transbahutés d’un bout à l’autre du continent africain pour être envoyés en Europe, le sont par le biais d’entités criminelles qui profitent de leur détresse économique.

D’ailleurs, avec ses satellites d’observation, la France suit très bien tous ces circuits migratoires clandestins depuis le fond de l’Afrique jusqu’aux plages de Libye, de Tunisie – ou du Maroc, pour le cas qui nous intéresse.

En effet, pour transporter ces milliers d’individus à travers ce qui n’est autre qu’un gigantesque désert hostile, il faut une logistique impressionnante, avec des centaines d’endroits où sont déposés du fioul, de l’eau et des vivres.

C’est donc un trafic d’êtres humains à l’échelle continentale qui change de route dès que la situation politique l’impose en Europe, comme par exemple lors de l’épisode gouvernemental Salvini en Italie, qui avait refusé l’accès aux migrants.

Dans le nouveau contexte géopolitique d’alors, le trafic avait instamment changé de trajet en dérivant les candidats qui devaient éviter le passage par la Libye et l’Italie pour emprunter le couloir Maroc-Espagne.

Pour vous donner une idée de l’extrême dangerosité des organisateurs de ces trafics d’êtres humains, les forces de l’ordre chargées de les traquer en Italie ne sont autres que les unités d’élite anti-mafia.

Cela dit, Soudanais ou autres, les migrants sont considérés comme de la chair à canon, à savoir taillables et corvéables à merci pour les hommes, et ramenés au rang d’objets sexuels pour les femmes. En Libye, où subsistent encore des pratiques barbares d’un autre temps, ils sont d’ailleurs vendus comme esclaves.

– Qui contrôle ce trafic continental qui passe désormais par le Maroc ?

– Par des chefs de gangs milliardaires de plusieurs nationalités. La plupart, cependant, proviennent du Nigéria, où le milieu criminel est très bien implanté, avec des structures anciennes opérationnelles aux deux bouts de la chaîne, à savoir sur le continent africain et en Europe depuis plusieurs décennies.

Mais aussi jusqu’en Chine, où cette communauté très active commence à attirer l’attention des forces de sécurité, en particulier à Canton.

Etant bien implantée, elle dispose également de structures financières qui lui permettent de blanchir l’argent sale généré par le trafic d’êtres humains, qui rapporte des sommes faramineuses.

Ce ne sont pas des mafias au sens propre du terme, car ces dernières sont multiséculaires mais plutôt des bandes criminelles, qui n’ont jamais passé le cap de la première génération comme l’ont fait les grandes familles italiennes.

Pour mieux comprendre mon propos, quand Toto Salvatore Contorno, deuxième repenti de l’histoire de la Cosa Nostra, se rend à une audition du défunt juge Falcone, il se présente comme « un homme d’honneur de la septième génération , à l’image de toutes les grandes familles criminelles apparentées aux triades en Chine ou aux yakuzas au Japon.

Si cela n’empêche pas ces gangs de récolter d’énormes recettes avec le trafic de migrants, il faut craindre que ce mal ne devienne indéracinable s’il est transmis aux futures générations familiales en Afrique.

– A combien évaluez-vous les revenus de ce trafic qui passe par le Maroc ?

– S’il est difficile d’estimer le cas du Maroc, je peux citer l’exemple récent d’un gang de Kurdes originaires d’Irak, interpelés en France, qui se livraient à un trafic d’êtres humains vers la Grande-Bretagne par la côte française. Les chiffres de leur comptabilité pour seulement six mois ont montré un gain de trois millions d’euros.

Multiplié par des dizaines de milliers de migrants par an, cela représente des milliards.

Il faut souligner au passage que ce ne sont pas toujours les damnés de la terre qui décident de migrer, mais de plus en plus des membres de la classe moyenne qui veulent partir avec femme et enfants et ont de quoi payer les passeurs.

Sachant que dans chaque zone continentale, il y a certaines personnes habituées à faire de la contrebande ou du trafic de stupéfiants vers l’Europe, comme le Maroc, le travail de reconversion au trafic d’êtres humains est grandement facilité par l’existence de réseaux logistiques.

– Quelles sont les routes empruntées par les migrants avant d’arriver au Maroc ?

– Ils n’ont d’autre choix que de passer par la Libye, puis l’Algérie, avant d’accéder au territoire marocain.

Ceci dit, comme le Royaume est un Etat organisé de longue date, les trafiquants ne peuvent pas organiser, comme dans certains pseudos Etats d’Amérique centrale, des grandes caravanes repérables par satellite avec 3.000 personnes arrivant à pied.

Ils sont donc obligés de passer les frontières entre l’Algérie et le Maroc, par groupe de dix personnes, avant de se rendre à proximité de l’objectif (Melillia, Sebta), où ils se concentrent par centaines puis par milliers pour essayer de traverser clandestinement les points frontaliers jugés fragiles.

Comme dans toutes les frontières du monde, il existe toutefois des complicités et de la corruption auprès de quelques moutons noirs  qui ferment les yeux et laissent passer

Un phénomène combattu par le Maroc qu’il faut encore développer pour maximiser les échecs de ces tentatives.

– Comment des frontières fermées depuis 40 ans peuvent-elles rester poreuses  ?

– Il y a toujours moyen de contourner les interdits, d’autant qu’au niveau des frontières entre l’Algérie et le Maroc, certains points sont gardés et d’autres beaucoup moins, notamment là où vivent encore des nomades.

Pour ces populations, les frontières sont théoriques et la circulation de petits groupes reste possible malgré tous les efforts du Maroc, qui n’a jamais réussi à interrompre le flux de haschich vers l’Europe.

Le quotidien espagnol El Mundo a évoqué une possible responsabilité de l’Algérie dans un relâchement délibéré de ses contrôles avec le Maroc, ce qui a indirectement provoqué le drame de Nador, le but étant de punir le rapprochement avec l’Espagne sur le dossier du Sahara marocain. Cette hypothèse est-elle crédible ?

– Ce n’est pas la première fois que l’arme migratoire est utilisée pour faire chanter ou punir un pays voisin.

C’est une démarche très classique qui a déjà été utilisée en Turquie vis-à-vis de ses voisins européens, en ouvrant les robinets dans l’intention de faire très mal, pour les refermer ensuite à la table des discussions.

Pour démontrer l’efficacité de celui qui contrôle la poignée du robinet, voici une anecdote édifiante : du temps de Hafez Al-Assad (ancien président syrien, ndlr), la route entre la Syrie et le Liban était étroitement surveillée par des dizaines de barrages de militaires syriens qui empêchaient tout passage d’armes ou autres.

Par la suite, les syriens ont laissé passer des tonnes d’explosifs qui ont détruit l’ambassade américaine à Beyrouth et la caserne des Marines.

– En d’autres termes, l’hypothèse algérienne est crédible ?

– C’est encore une fois une hypothèse classique qui fait partie des scénarios que l’on ne peut écarter.

Il s’agit en effet d’une pratique constante, surtout dans le mode de guerre qui s’effectue dans le monde arabo-musulman.

– Dans le contexte de tensions entre d’un côté le Maroc et l’Espagne et de l’autre l’Algérie, ce pays pourrait-il encourager à nouveau, à l’avenir, le relâchement délibéré de ses contrôles frontaliers ?

– C’est en effet une hypothèse que le Maroc et l’Espagne ne doivent pas négliger.

– Les services marocains ou espagnols peuvent-ils trouver la preuve d’une responsabilité algérienne ?

– Ce sont des choses implicites, impossibles à prouver lorsque l’on sait qu’à ce jour, personne n’a pu prouver que Hafez Al-Assad avait ouvert ou fermé les robinets du terrorisme.

Dans les services de renseignements, cela ne donne pas lieu à des notes de services ou blanches pour les renseignements généraux.

C’est ce qui s’appelle la stratégie indirecte. Elle consiste à se servir d’une partie tierce pour frapper son ennemi en donnant l’impression de n’y être pour rien.

A ce propos, l’expressiotn anglaise intraduisible, « Deniability », pourrait tout à fait s’appliquer à l’hypothèse présente, à savoir monter une opération en se donnant les moyens de nier et d’être hors de cause.

– Sachant que vous êtes l’un des grands experts des services de renseignements algériens dont certains éléments ont été vos étudiants à l’Ecole supérieure de guerre, est ce que l’ex-Direction du renseignement et de la sécurité (DRS), ou la Sécurité militaire (SM), pourraient être impliquées  ?

– Avec tous les grands bouleversements qui ont secoué depuis trois ans l’appareil de l’Etat algérien et les services de renseignements, je suis dans l’incapacité complète de répondre à votre question, car les véritables centres de pouvoir capables de monter ce genre d’opérations ont beaucoup bougé.

Si cela aurait été faisable il y a 10 ans, de grands changements, discrets mais bien réels, ont eu lieu depuis et rendent désormais impossibles l’identification de ces responsabilités très bien dissimulées.

Les luttes de pouvoir, suivies d’une vague de répression de généraux qui sont revenus en cour par la suite, empêchent toute remontée d’informations sur une opération où nul ne pourra être accusé d’avoir cassé le vase de Soisson.

– Dans le contexte de rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc, ne faut-il pas une validation politique au plus haut niveau de l’Etat pour monter ce type d’opération ?

– Ceux qui contrôlent le pouvoir ont évidemment dû acquiescer à l’opération en question.

– Que vous inspire le nouveau mode opératoire des migrants, qui s’apparente à une technique de guérilla ou de miliciens armés qui n’hésitent pas à attaquer physiquement les forces de l’ordre pour passer ?

– Cela ne m’étonne absolument pas dans la mesure où les 2.000 personnes qui se sont attaquées à l’enclave viennent en grande partie du Soudan, pays marqué par un contexte de quasi-guerre, ou en tout cas d’insurrections permanentes.

En fait, ils n’ont fait que reproduire ce qu’ils vivaient chez eux, avec des batailles de clans armés de bâtons, de couteaux, de pierres et d’armes rudimentaires, mais qui peuvent s’avérer mortelles pour les forces chargées de sécuriser les points frontaliers.

– Ce mode opératoire avec de nouvelles techniques n’est donc pas lié à un briefing des trafiquants ?

– Absolument pas car ils avaient déjà une expérience de ce genre de situations conflictuelles dans le passé.

Sachant qu’au Soudan, il y a des émeutes violemment réprimées depuis des décennies, on n’a pas besoin de leur intimer l’ordre ou de les former ; ils savent déjà quoi faire car ils sont aguerris et leur comportement relève simplement du réflexe.

Ceci dit, il est très probable que parmi les 2.000 candidats à ce passage en force de l’enclave espagnole, une bonne partie ait été sélectionnée pour leurs capacités d’auto-défense, voire d’attaque.

– Et s’ils avaient été d’une autre origine ?

– Cela aurait pu être le cas de toute autre population confrontée au même contexte de violence dans son pays, d’autant qu’il y a une vingtaine de foyers de violence en Afrique, avec des pays en situation de quasi-guerre civile ou étrangère.

En définitive, ceux qui parviennent à survivre se servent de ce qu’ils ont appris chez eux et deviennent ensuite les plus déterminés pour s’attaquer à des postes frontaliers et passer en Europe via les présides espagnols.

– Faut-il s’attendre à de nouveaux assauts encore plus massifs ?

– La réponse sera politique mais pour cela, il faudra nécessairement que la ligne téléphonique, coupée depuis longtemps entre le Maroc et l’Algérie, fonctionne à nouveau un jour pour pouvoir fermer le robinet, pour in fine intimer l’ordre de se calmer ou alors de compliquer la tâche aux trafiquants.

– La réponse sera par conséquent politique ou ne sera pas ?

– Absolument. Ceux qui envoient les Soudanais ou autres contre les grilles de l’Europe ne le font pas pour entrer dans le Livre Guinness des records !

Leur objectif est politique : il s’agit de contraindre, par cette stratégie indirecte, le Maroc – ou plus exactement l’Espagne – à changer de politique sur le dossier du Sahara. Encore une fois, c’est un grand classique de stratégie indirecte.

Cependant, si les responsables qui ont ouvert le robinet étaient remplacés à l’avenir, le débit de l’arme migratoire s’arrêterait alors immédiatement…

A lire aussi


Les dernières annonces judiciaires
Les dernières annonces légales

Communication financière

NEMA IMMO INVEST 02 SPI : Extrait du document d’information

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.