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Cap Bojador. Voyage au bout de la peur

Il suscitait la crainte irraisonnée de l'inconnu et marquait l’imaginaire collectif des matelots du XlVe siècle. Personne n'osait dépasser le cap Bojador de peur de rencontrer le fantastique serpent marin à sept têtes. Doubler ce cap fut l'exploit insensé des premiers grands explorateurs portugais, en quête d'une route maritime pour les Indes et leurs épices. Najib Cherfaoui, expert portuaire et maritime, nous relate la place qu’occupait jadis ce cap dans la navigation européenne.

Cap Bojador. Voyage au bout de la peur

Le 25 juin 2022 à 12h20

Modifié 25 juin 2022 à 12h20

Il suscitait la crainte irraisonnée de l'inconnu et marquait l’imaginaire collectif des matelots du XlVe siècle. Personne n'osait dépasser le cap Bojador de peur de rencontrer le fantastique serpent marin à sept têtes. Doubler ce cap fut l'exploit insensé des premiers grands explorateurs portugais, en quête d'une route maritime pour les Indes et leurs épices. Najib Cherfaoui, expert portuaire et maritime, nous relate la place qu’occupait jadis ce cap dans la navigation européenne.

C’est l’histoire d’un cap infranchissable. Aujourd’hui oublié, le cap Bojador a hanté l’imaginaire collectif des matelots du XIVe siècle. Ville bordée à l’ouest par l’océan Atlantique, Boujdour dérive de Bojador, terme portugais signifiant « saillie sur la mer » ou encore « promontoire rocheux ». Jadis, le cap Bojador représentait pour les Européens la frontière méridionale du monde connu.

Najib Cherfaoui, expert portuaire et maritime, nous apporte son éclairage sur la place qu’occupait ce cap sur la carte du monde, il y a sept siècles. « Il suscitait la crainte irraisonnée de l’inconnu. Personne ne tente de descendre plus bas que le cap Bojador de peur de rencontrer le fantastique serpent marin à sept têtes. Les superstitions allaient bon train. On disait que les vents du Nord-Est soulevaient des tourbillons de sable. Les courants contraires et les murs d’eau envoyés par une puissance monstrueuse depuis les fonds océaniques poussaient les navires sur les écueils de la côte. Là où le soleil était si près de la terre qu’il brûlait littéralement la peau jusqu’à la rendre toute noire. Tout marin assez fou pour s’aventurer au-delà risquait de tomber dans l’abîme. »

Ces superstitions ne s’arrêtaient pas là. D’autres légendes attisaient le feu de la peur. Dans la Revue encyclopédique : recueil documentaire universel et illustré de 1898, on peut lire qu’au-delà du cap Bojador commençaient, selon la croyance même des plus éminents cosmographes, les dangers et les abîmes de la mer Ténébreuse. « Là encore commençait la zone torride, avec toutes les horreurs dont on trouve l’expression dans Ptolémée ; de l’autre côté de la mer Ténébreuse se trouvait la Terra Antichthona, pleine d’horribles mystères. »

Évidemment, toutes ces histoires aussi invraisemblables les unes que les autres ont immobilisé des siècles durant les navigateurs européens. Et stopper net toute volonté de dépasser cette limite appelée craintivement le « Cap de la peur ».

Carte chronologique des principaux points explorés par les Portugais au cours du XVe siècle. Oser dépasser le cap Bojador est l’exploit insensé des premiers grands navigateurs, partis en quête d’une route maritime pour les Indes, et il ne faudra pas moins de quinze expéditions pour franchir cette limite.

L’antichambre du bout du monde

« Ainsi, Cap Bojador est considéré par les navigateurs occidentaux comme un avant-poste du bout du monde. Les vents étant toujours du Nord, ils pensaient qu’il était impossible de les remonter et de revenir », précise Najib Cherfaoui.

Il faudra attendre le début du XVe siècle et l’audace des Portugais, alors en quête d’une route maritime pour les Indes et leur épices. Séduits par les richesses de l’Orient, les premiers navigateurs vont buter contre ce cap. Pas moins de quinze expéditions échouent à le franchir.

Dans une série de films consacrés à la découverte de l’histoire de la navigation, le Musée national de la marine en France rapporte que « le prince portugais Henri le Navigateur crée à Sagres, situé à la pointe sud du Portugal, un arsenal et une école de navigation, réunissant géographes, astronomes et cartographes qui forment des pilotes, dressent de nouvelles cartes, perfectionnent la navigation astronomique. Le prince arme ensuite des navires pour doubler le cap Bojador, qui représente à l’époque la limite méridionale du monde connu, mais aucun n’y parvient ».

Bien que qualifié de navigateur, le prince portugais Henri n’a jamais vraiment navigué et n’a donc fait aucune découverte géographique, nous apprend Najib Cherfaoui. Cet « épithète de ‘navigateur’ qui lui a été attribué est donc purement honorifique. Le prince Henri envoie des explorateurs sur la côte ouest de l’Afrique pour les épices ».

Henri le Navigateur charge donc son écuyer Gil Eanes, en 1433, de commander une énième expédition. Cette tentative de braver le cap mythique se solde par un échec, l’explorateur n’ayant réussi à atteindre que les Canaries. Têtu, le prince portugais demande une année plus tard à Gil Eanes de retenter l’exploit. Cette fois-là sera la bonne.

Contre vents et marées

C’est donc en 1434 que « le Portugais Gil Eanes double Cap Bojador au moyen d’une embarcation de pêche, à voile et à rames, appelée ‘barca’, mesurant 13.5 m de long sur 4.5 m de large et pouvant transporter quinze hommes d’équipage. À cette époque, la ‘barca’ est très commune dans la navigation fluviale et pour le cabotage le long des côtes. Mais, la désignation générique ‘barca’ englobe des navires de dimensions variées », nous précise l’expert portuaire et maritime.

Selon notre interlocuteur, cette ‘barca’ avec laquelle Gil Eanes dépasse le cap Bojador jauge trente tonneaux environ, avec un mât muni d’une seule voile rectangulaire, dite ronde ; appelée ainsi en raison de la forme qu’elle prend une fois gonflée par le vent. Un simple plancher constitue le pont courant, et des toiles tendues de la poupe à la proue permettent d’abriter l’équipage. Cette embarcation navigue au plus près du vent, d’où son choix.

« Lors des expéditions portugaises vers le sud, au-delà de Cap Bojador, le vent et le courant poussent les navires au large ; ce qui fait perdre de vue les repères de la côte d’Afrique. Les navigateurs développent alors de nouvelles méthodes pour trouver le chemin du retour », nous apprend Najib Cherfaoui. « La possibilité de mesurer la hauteur de l’étoile polaire, qui est presque égale à la latitude, est connue des Arabes. Les marins portugais vont en faire usage. Rendus à la hauteur de Lisbonne, les pilotes font route vers l’est et retrouvent leur port de départ. Ce procédé de navigation, à latitude constante, sera utilisé par Colomb. »

 

‘Barca’, bateau de pêche modifié avec lequel le navigateur portugais Gil Eanes va doubler le cap Bojador.

L’exploit insensé d’un navigateur portugais

L’autre astuce de Gil Eanes était de manœuvrer vers l’ouest à l’approche du cap afin de s’éloigner de la côte africaine. Il navigue alors pendant toute une journée en restant à bonne distance du rivage. Et c’est là qu’il découvre une baie protégée des vents, virant sud-est. Le cap de toutes les superstitions était dès lors franchi. Gil Eanes devient donc le premier Européen à réussir cet exploit. « Oser dépasser le cap Bojador est donc l’exploit insensé des premiers grands explorateurs portugais », résume Najib Cherfaoui.

De retour au Portugal sain et sauf après avoir doublé ce cap tant redouté par des générations d’explorateurs, Gil Eanes dément toutes les histoires autour de monstres marins et autres créatures dangereuses qui se seraient nichés dans les recoins de la mémoire collective des navigateurs occidentaux.

Et à travers son exploit, il « ouvre la voie à la découverte de nouvelles terres et permet la naissance de l’âge d’or de l’exploration portugaise. Mais il a également une part de responsabilité dans ce qui va devenir le commerce triangulaire des esclaves dans les siècles à venir », admet le Musée national de la marine de France, dans sa série dédiée à la découverte de l’histoire de la navigation intitulée Prenons le large !.

En dépassant ce « cap de la peur », les navigateurs pouvaient désormais poursuivre leur exploration en direction de l’Inde qui était le but ultime.

Boujdour (2006), vestiges du premier phare du Maroc. Construit à cap Bojador au milieu du XVIe siècle, cet ouvrage évoque l’épopée fantastique de la recherche d’une route vers l’or africain. Au fond de la photo, à gauche, on distingue la silhouette de l’actuel phare construit en 1952.

Écrire l’histoire

Le chroniqueur officiel portugais de ce XVe siècle, Gomes Eanes de Zarura, chargé par le roi Alphonse V de raconter les hauts faits de Henri le Navigateur, rend compte de cet épisode phare de l’histoire de la navigation lusitanienne dans sa Chronica do Descobrimento e Conquista de Guiné (Chronique de la découverte et de la conquête de la Guinée, en français). Pour les Portugais de cette époque, la Guinée englobait tous les pays situés au sud de Bojador (actuel Boujdour). Dans cette chronique traduite par l’historien français Robert Ricard dans un texte intitulé Les Portugais et le Sahara Atlantique au XVe siècle, l’on trouve toute l’histoire de l’exploration des îles atlantiques et de la côte africaine, depuis la découverte du cap Bojador par Gil Eanes jusqu’à l’an 1448.

De la traversée victorieuse du cap Bojador par Gil Eanes, Zurara écrit ceci : « Il est bon que nous laissions maintenant reposer un peu ces choses et que nous traitions de la manière dont se divisent ces pays que les nôtres explorèrent au prix des épreuves que nous avons déjà dites, pour que vous puissiez vous rendre compte de l’erreur dans laquelle vécurent perpétuellement nos aïeux, qui n’osaient pas dépasser le cap (Bojador), par crainte des choses dont nous avons parlé au début de ce livre, et pour montrer aussi toutes les louanges que mérite notre prince (l’Infant Henri le Navigateur), en mettant sous les yeux non pas seulement de ceux qui vivent maintenant, mais aussi de tous les hommes qui naîtront dans les âges à venir, les difficultés qu’il surmonta. »

« Plus de peur que de mal »

L’historien portugais réfute par la même occasion les légendes autour des conditions météorologiques qui dissuadaient jadis les plus intrépides des marins : « Et puisque une des choses qui empêchaient, disait-on, de passer dans ces pays, c’étaient les courants forts violents qu’on y trouvait et qui rendaient la navigation complètement impossible dans ces mers, vous avez maintenant claire connaissance de leur première erreur, car vous avez vu les bateaux y aller et en revenir sans plus de danger que dans n’importe quelle autre mer. »

Avant de franchir ce cap mythique, on disait aussi que les pays plus au sud étaient sablonneux et sans aucune population. Le chroniqueur officiel saisit cette occasion pour déconstruire cette croyance en précisant que sur « les sables, on ne se trompait pas entièrement, seulement ils ne sont pas en si grande quantité ».

Traditionnellement, l’État marocain accorde une grande attention aux choses de la mer. Dahir du Sultan Moulay Abdelaziz (20 avril 1901) par lequel il charge le caïd Ben M’Barek Chtouki de la surveillance des côtes sahariennes de la ville de Tarfaya au cap Boujdour.

Un appel de phares

Quant à l’absence totale de la population dans ces terres jadis inconnues, il écrira : « Vous avez bien vu le contraire, car tous les jours vous avez sous les yeux les habitants de ces régions, mais en général ils ne se groupent qu’en petits villages, et ils ont fort peu de villes, car du cap Bojador au royaume de Tunis il n’y aura en tout pas plus de cinquante villes et places fortifiées contre une attaque. »

Après cet épisode phare de l’exploration maritime, la zone de Boujdour devient un point de ravitaillement. Les Portugais y construisent au milieu du XVIe  siècle un phare. Et ce sera le premier dans l’histoire du Maroc. « Ce phare fonctionnait à cette époque avec du feu, en brûlant du bois. Cet ouvrage évoque l’épopée fantastique de la recherche d’une route vers l’or africain », souligne Najib Cherfaoui. « La réhabilitation de ce phare, dont il ne reste que des vestiges, sera internationalement remarquée, suite notamment au grand rôle qu’il a joué dans l’histoire du commerce maritime. »

Notre interlocuteur nous indique que « Boujdour est aujourd’hui le chef-lieu d’une province peuplée de 50.000 habitants. La ville possède sa propre centrale électrique et produit de l’eau potable à partir du dessalement de l’eau de mer ».

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