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Greniers collectifs. À Azilal, des magasins haut perchés

À même le vide, les greniers collectifs d’Aoujgal se fondent ingénieusement dans le flanc de la falaise couleur terracotta qui les abrite. Bâtis il y a plusieurs siècles par les tribus des Aït Abdi, dans la région d’Azilal, ils témoignent d’un mode de 'survie' solidaire dans des zones arides et parfois hostiles.

Grenier collectif Aoujgal - Source : Direction du Patrimoine Culturel

Greniers collectifs. À Azilal, des magasins haut perchés

Le 23 mai 2022 à 12h58

Modifié 23 mai 2022 à 17h31

À même le vide, les greniers collectifs d’Aoujgal se fondent ingénieusement dans le flanc de la falaise couleur terracotta qui les abrite. Bâtis il y a plusieurs siècles par les tribus des Aït Abdi, dans la région d’Azilal, ils témoignent d’un mode de 'survie' solidaire dans des zones arides et parfois hostiles.

La falaise est quasi impraticable. À près de 400 mètres de haut de l’oued Attach, une corniche en pierre n’est accessible que par un escalier aménagé dans un trou long de 700 mètres à l’intérieur de cette paroi. Là, s’enchaînent et se superposent des cavités, semblables à des niches d’oiseaux quand on les regarde de loin. Ces creux, ce sont les célèbres greniers de la falaise d’Aoujgal située au sud de Boutferda, dans la région d’Azilal, à 110 km de Beni Mellal. Une région qui concentre à elle seule 71 greniers collectifs sur les 550 que compte le Maroc.

Construites par les tribus des Aït Abdi, les cases d’Aoujgal, « fortement ventilées par des ouvertures pour garantir la longévité des denrées alimentaires, sont réparties sur les étroites corniches naturelles découpant la falaise en étages. Tout au long de l’axe se trouvent des enchevêtrements de madriers encastrés dans des poteaux avec de petits ponts de pierres et des passerelles de bois. Les murs en moellons bruts ou ébauchés enserrent les portes dans la falaise », décrit-on dans le projet d’inscription des greniers collectifs au patrimoine mondial de l’Unesco. Un projet lancé en avril 2021 par le ministère de la Culture, et dont le résultat devrait aboutir en 2025 ou 2026.

Lire aussi : « Greniers collectifs. Les sites à inscrire au patrimoine de l’Unesco d’ici 2026 »

Génie architectural amazigh

Au-delà des formes spécifiques et des particularités régionales, les greniers ou magasin collectif sont nommés différemment selon la région : Irherm (Irherman au pluriel) dans l’Atlas central, et Agadir (Igoudar ou Iguidar au pluriel) dans l’Anti-Atlas. « Il y a certes des différences au niveau lexical, mais tous les noms sont amazighs. Ce qui veut dire que c’est un patrimoine local amazigh qui a toujours existé, même avant l’arrivée de l’islam. C’est pour cela aussi qu’il faut encore faire des recherches pour mieux approfondir notre connaissance du sujet », explique Khalid Alayoud, enseignant chercheur et auteur de l’ouvrage Les Igoudar, un patrimoine universel valorisant à valoriser. Au Maroc, cinq types de greniers collectifs sont recensés : greniers-grottes, greniers de falaise, greniers de hauteur, greniers de plaine et greniers de village.

En mission pour étudier les greniers collectifs des Berbères de l’Atlas marocain entre 1941 et 1942, l’ethno-sociologue française, Djinn Jacques Meunié (1902-1985) décrivait déjà les greniers collectifs comme « des constructions fortifiées, souvent très vastes, dans lesquelles les Berbères de la montagne emmagasinent leurs récoltes et tous les objets qui leur sont précieux : actes, argent, bijoux, vêtements, tapis et, autrefois, armes et munitions. En cas d’alerte, bêtes et gens se repliaient dans le grenier-citadelle et se préparaient à la résistance ».

Autrice de plusieurs ouvrages sur le Maroc (Greniers citadelles au Maroc ; Le prix du sang chez les Berbères de l’Atlas ; Le Maroc saharien, des origines à 1670…), Djinn Jacques Meunié était aussi chargée de mission à l’Institut des hautes études de Rabat. Dans sa publication Les greniers collectifs au Maroc, elle affirme que la plupart de ces magasins, très anciens, se présentent sous l’aspect de châteaux forts situés sur des hauteurs plus ou moins escarpées ou accessibles, faciles à défendre et largement ventées. À l’intérieur, ils se composent de chambres à grain individuelles dont le nombre reste très variable. Chaque chambre renferme les réserves d’une famille dont le père seul a la clef. « C’est là qu’il va chaque matin chercher les vivres de la journée. S’il habite loin du magasin, il vient moins souvent, et quelquefois seulement une ou deux fois par mois », dépeint l’ethno-sociologue, également chargée de recherches au CNRS.

Coffre-fort des transhumants

Une des spécificités des greniers de la région d’Azilal est qu’ils appartiennent à des tribus semi-nomades. Les exploitants de ces Irherman « n’étaient pas sédentaires. Ce sont des tribus qui passaient leur vie entre deux sites, la montagne et la plaine. Ils montaient vers les hauteurs l’été, après le passage de l’hiver. Ils s’adonnaient alors à l’agriculture et au pâturage. Et l’hiver, à l’arrivée de la neige, ils rejoignaient la plaine. C’est pour cela qu’ils ont construit ces greniers dont la principale spécificité est leur hauteur », nous explique Khalid Alayoud, qui travaille depuis vingt-cinq ans sur les greniers et la valorisation du patrimoine dans le sud, notamment dans la région de Souss-Massa.

Ces greniers de falaise remontent au 17e ou 18e siècle, selon l’encyclopédie berbère de 1999. Certains les datent antérieurement. Ils sont aménagés le long de la falaise à l’aide de poutres encastrées dans les fissures de la roche et réunies entre elles par des dalles, les espaces libres étant divisés en cases appelées tihuna.

De tous les greniers de falaise, Aoujgal est le plus grand au Maroc. À l’apogée de son exploitation, il comptait quelque 370 cases. « Au niveau de la forme, les greniers de falaise ne sont pas très grands comme ceux de la région du Souss par exemple. Ils sont plutôt de taille moyenne. Mais Aoujgal est gigantesque », souligne Khalid Alayoud.

Deux autres greniers de falaise sont connus chez les Aït Abdi n-Kousser et chez les Aït Benndeq. Dans son état originel, le grenier d’Aït Abdi n-Kousser comptait 130 cases, selon l’encyclopédie berbère. Partiellement détruit pendant les opérations militaires de 1933, il sera de nouveau mis en service en 1950 d’après l’ethno-sociologue Jacques Meunié. Quant au second grenier, celui d’Aït Benndeq, il était en fonction pendant la décennie 1950-1960 mais serait depuis désaffecté (Domenech, 1989).

Veiller au grain

Pourquoi le choix de la falaise ? « Parce que la première chose qui pousse les gens à créer des greniers, c’est la sécurité. Il faut avoir un endroit sécurisé, et comme il s’agit de populations semi-nomades, elles quittaient leur territoire pendant six mois. Donc, Aoujgal, c’est un peu la grotte d’Ali Baba. C’est un endroit où l’on entrepose un trésor – ici le trésor est l’orge – et pour y accéder, il y a un passage secret que seuls les gens des greniers connaissent », nous relate Khalid Alayoud. L’encyclopédie berbère de 1999 nous apprend également que pour déjouer toute tentative d’attaque nocturne, les gardiens retiraient tous les soirs quelques poutres pour rendre impossible l’accès au grenier.

Dans cette même volonté de protéger ces lieux, « il y a une chose qui est très curieuse, et que les gens n’abordent pas beaucoup, à savoir la présence de serpents, des cobras notamment, à l’intérieur d’Aoujgal. Et quelque part, l’ange-gardien d’Aoujgal n’était pas le gardien-gérant, mais le serpent. Les transhumants avaient pour habitude d’en laisser à l’intérieur des greniers, avec même de quoi manger, et une fois qu’ils quittaient l’endroit, personne n’osait s’aventurer de peur d’être mordu. À leur retour, ils utilisaient des produits tels que l’huile de cade pour les chasser », raconte le spécialiste.

Les contributeurs de l’encyclopédie berbère (1999, Gland – Hadjarien) affirment, à ce propos, que les serpents y étaient tolérés et assuraient la protection du grain en avalant les rongeurs. Ces mêmes reptiles reconnaissaient, à son sifflet, le propriétaire de la case qu’ils occupaient et s’abstenaient ainsi de l’attaquer (Hart, 1984). Ce qui est sûr, c’est que ces greniers jouissaient d’une certaine sacralité. À ce titre, tout méfait commis à l’intérieur de l’enceinte était immanquablement puni, de même que tout acte de violence.

Toujours plus haut

Dans les greniers, il y a toujours un gardien-gérant désigné par la tribu, qu’on appelle L’Amine. « Normalement, c’est lui qui a les clés pour ouvrir et fermer le grenier. Il est rémunéré en nature, en orge notamment. Pour assurer la gestion des greniers de l’Anti-Atlas dans la région d’Agadir par exemple, il y avait les Inflass, un conseil de sages élu par la tribu, qui a un droit coutumier qu’on appelle le Llouh (dit aussi Azerf, il était transcrit en lettres arabes par un taleb ou âlim sur des planchettes en papier ou en bois, ndlr). Par contre, dans la région d’Aoujgal, on n’a pas trouvé de Llouh, mais il y a un droit coutumier oral pour gérer ces greniers. Il y a donc beaucoup de ressemblances entre les greniers, mais il y a aussi des spécificités locales », précise Khalid Alayoud.

Dans la région d’Azilal, outre le grenier de falaise d’Aoujgal, il y a aussi celui de Sidi Moussa. Situé sur un promontoire de plus de 2.000 mètres d’altitude dans la vallée heureuse de Aït Boughmez, il fait partie de la catégorie des greniers de hauteur. Dans son projet d’inscription des greniers collectifs au patrimoine mondial de l’Unesco, la Direction du patrimoine culturel indique que ce grenier « est construit en pisé et limité par une enceinte circulaire dédoublée et renforcée par quatre tours. Il abrite la tombe du saint éponyme où les femmes viennent implorer la fertilité par des pratiques votives ».

Dans l’Anti-Atlas et le Haut Atlas occidental et central, les greniers de hauteur sont, selon la Direction du patrimoine culturel, des édifices qui épousent le sommet des collines ou des éperons barrés surplombant un ravin ou une vallée. Ils sont difficilement accessibles en raison de la disposition topographique du terrain sur lequel ils ont été érigés.

Modes de (sur) vie

« Selon l’interprétation de certains chercheurs en archéologie et en histoire, le grenier de hauteur correspondrait à une phase évolutive des greniers collectifs liée à l’amélioration du mode de vie, qui s’est transformé de la transhumance à la sédentarité. Ce type de grenier possède invariablement une enceinte, une citerne, des ruchers, des cellules et des tours de surveillance », souligne cette Direction relevant du département de la Culture.

De falaise, de hauteur, de plaine, de village, de plaines ou grottes, les greniers représentent une partie de l’identité amazighe et marocaine, et témoignent de l’esprit d’entraide et de solidarité là où ils ont été construits. « C’est un exemple extraordinaire du ‘survivre’-ensemble que nos ancêtres ont créé dans des espaces qui ont toujours été hostiles. Il ne faut pas oublier qu’on est dans des zones semi-arides où il n’y a pas une abondance de ressources et où l’on est, par conséquent, dans une gestion de la rareté. Ces greniers étaient une assurance pour la vie. Une sorte de garantie contre les disettes et les famines. Quand ces greniers étaient bien gérés, on était sûr d’avoir de quoi manger », indique Khalid Alayoud.

Ainsi, les greniers collectifs concentrent, selon l’enseignant-chercheur, un patrimoine aussi bien matériel, à travers le bâti et les techniques de construction, qu’immatériel, qui se reflète, lui, dans les méthodes d’organisation et de gestion de denrées très rares, sans oublier les aspects socioculturels et spirituels très prégnants. D’où l’urgence de leur restauration et de leur préservation face aux ravages du temps et du climat, mais aussi de leur classement en tant que patrimoine mondial de l’humanité. Une donne totalement intégrée aujourd’hui par le ministère de la Culture qui a déjà pris les devants à ce sujet à travers son Projet d’inscription des greniers collectifs au patrimoine mondial de l’Unesco.

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