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Mosaïques. Si Volubilis m’était conté…

Quel intérêt peut présenter une tesselle sur un site archéologique en ruine, dans un coin reculé de la ville ? Il suffit d'admirer les célèbres panneaux de Volubilis pour être littéralement happé par le mystère, la beauté et l'histoire que retracent ces pierres deux fois millénaires.

Mosaïques. Si Volubilis m’était conté…

Le 2 mai 2022 à 12h39

Modifié 2 mai 2022 à 12h43

Quel intérêt peut présenter une tesselle sur un site archéologique en ruine, dans un coin reculé de la ville ? Il suffit d'admirer les célèbres panneaux de Volubilis pour être littéralement happé par le mystère, la beauté et l'histoire que retracent ces pierres deux fois millénaires.

C’est une pièce parmi d’autres des vestiges de Volubilis. Orphée, au centre du panneau, joue de sa lyre. Le poète musicien est entouré d’oliviers dont les branches accueillent de nombreux oiseaux. Mais plus impressionnant encore est le fait qu'une faune sauvage l’encercle. Tigre, éléphant, lion, singe, gazelle, hippopotame… tous répondent aux accents enivrants de l’instrument du maître des créatures, dont le seul chant réduit les êtres les plus féroces au rang de dociles mammifères. Et même les pierres, dit-on, ne résistent pas à sa lyre.

Cette composition artistique de mosaïques autour de ce héros de la mythologie grecque aurait pu prétendre à la perfection, si elle n’avait subi en partie l’impitoyable passage du temps. Mais qu'un des plus beaux panneaux de Volubilis soit marqué d'une balafre n’enlève rien à cette œuvre d’une facture exceptionnelle signée par les Romains, qui ont vécu sur ce lieu à partir du IIe siècle après Jésus-Christ. C'est pourquoi le charme d’Orphée, qui opère depuis près de deux mille ans, mérite d'être protégé.

Ces mosaïques - provenant du site de l’ancienne ville romaine de Banasa - font désormais l'objet d'un projet de préservation d'un montant de 189.000 dollars (l’équivalent de près de 1,8 million de dirhams). C’est le fruit d'une collaboration, depuis janvier 2022, entre l’ambassade des États-Unis et l’Association Ifker pour l’éducation à l’environnement et au développement durable, avec le soutien du ministère de la Culture.

Conter, sensibiliser, préserver

Zoubir Chattou, fondateur et président de l'association Ifker, décrit cette volonté commune de redonner aux tesselles de Volubilis une nouvelle vie à travers cette restauration. "Ces mosaïques marquent notre culture. Elles sont représentatives de notre profondeur historique. Cette terre (Moulay Idriss Zerhoun, ndlr) a joué un rôle de plateforme de dialogue entre les peuples, les sociétés et les continents. Elles sont, à ce titre, un témoignage historique puissant sur une mémoire partagée entre l’Occident et l’Afrique. Et avec toute la ramification arabo-musulmane. Ces mosaïques ont résisté pendant presque deux mille ans. Elles font partie de nous, de notre être, de notre identité sociale et historique. C’est un élément très fort qui plaide pour sa restauration et sa protection. Volubilis fait partie d’ailleurs du patrimoine mondial de l’humanité (désigné par l’Unesco en 1997, ndlr)."

Sur le site archéologique, on peut compter jusqu’à 1.000 m2 de mosaïques à découvrir, soit une soixantaine de pavements au total. Pour Zoubir Chattou, également socio-anthropologue, il y a toute une symbolique de la mythologie romaine qui est incarnée dans ces mosaïques. « On pourrait pratiquement les faire parler comme un conte en quelque sorte. Je pense qu’il y a réellement un conte à construire à partir de ces panneaux. Ces mosaïques parlent de leur propre mémoire. D’ailleurs, on a un projet à venir pour essayer de réaliser une forme d’interprétation de ces mosaïques d’une autre manière. Conter et surtout raconter aux enfants dans les écoles, par exemple, et susciter la fierté de la jeune génération. La fierté, c’est la base de l’ancrage territorial », estime-t-il.

L’autre intérêt de ces pavements, c’est qu’ils offrent une photographie instantanée de la vie à l’époque romaine. Une autre manière de plonger dans les entrailles de l’Histoire. Les mosaïques de Volubilis ont en cela une charge historique et archéologique particulièrement forte. Mustapha Atki, enseignant chercheur à l'Université Hassan II (Faculté des lettres et des sciences humaines Ain Chock à Casablanca) et ancien conservateur de Volubilis, nous apprend que la mosaïque d’Orphée, située dans la maison du même nom au cœur de ces vestiges, ornait une immense salle de réception.

Zoubir Chattou, fondateur et président de l'association Ifker.

Un écrin dans l’écrin

Mustapha Atki considère le panneau du héros gréco-romain à la lyre comme le plus beau de Volubilis. L’archéologue spécialisé dans la céramique antique et médiévale cite notamment la technicité du travail, le tracé de la faune et de la flore, et la coloration exceptionnelle. « Les couleurs sont soigneusement choisies pour faire ressortir les traits des dessins. C’est une très belle mosaïque, pas uniquement du point de vue stylistique, mais aussi archéologique et historique. Elle représente le monde de la faune et de la flore sauvage de l’époque. On peut ainsi y voir des hippopotames, des lions, des tigres, des singes... soit des animaux qui existaient dans la région à cette période. Et on peut bien sûr imaginer que la flore était luxuriante, et que l’eau aussi était très abondante, puisque la première ne peut exister sans la présence de la seconde. » Les oliviers, qui depuis l’époque romaine constituent l’une des principales ressources économiques de la région, sont largement représentés. Leur présence sur le panneau d’Orphée et dans bien d’autres indique l’importance de cet arbre pour les Romains.

L’autre argument qui plaide en faveur de la maison d’Orphée est le fait qu’on puisse admirer en arrière-plan « le magnifique paysage qui est resté intact depuis l’époque antique jusqu’à nos jours », souligne Mustapha Atki. Niché dans la plaine du Saïss, Volubilis, jadis capitale du royaume de « Maurétanie », était l’une des plus grandes cités romaines il y a deux mille ans. Elle disposait d’un réseau de connexions avec toute la Maurétanie Tingitane, Tingis, Lixus, mais aussi Carthage et l’Afrique du Nord. « Ces connexions formaient l’empire romain. Volubilis en était la pièce maîtresse. C'est l’une des plus importantes cités romaines du point de vue de la superficie (plus de 40 hectares), de la mobilisation hydraulique et de l’urbanisation, avant même qu’on ne parle de la notion d’urbanisation ; c’est-à-dire une forme d’architecture, des voies, une différenciation de l’espace entre celui des notables et des autres », nous apprend Zoubir Chattou.

Une symbolique extra-muros

Hormis le panneau représentant Orphée jouant de la lyre, d’autres sont également d’une très belle facture. On peut citer la mosaïque des fauves dans la maison qui porte le même nom, avec des prédateurs en train de chasser leurs proies dans des cadres géométriques. Il y a aussi la mosaïque de Diane, la déesse de la chasse entourée de nymphes, avec des filets d’eau en pâte de verre bleue et verte.

Les scènes les plus fréquentes sont issues de la mythologie, notamment celles liées aux dieux gréco-romains, comme Dionysos, le dieu de la vigne. D’autres scènes sont également représentées en lien avec le demi-dieu Hercule, dont une des mosaïques retrace les douze travaux. Une des maisons au sein des principaux quartiers de Volubilis est d’ailleurs dédiée à ces épisodes célèbres de la mythologie grecque.

Des mosaïques à motifs géométriques uniquement témoignent, elles aussi, d’un certain savoir-faire artistique. Elles rappellent le tapis marocain, les broderies et le zellige. Preuve que le patrimoine artistique et artisanal est indiscutablement millénaire.

« Ces symboles et dessins ne sont pas enfermés dans la muraille de Volubilis. C’est-à-dire que c’est quelque chose qui a impacté la culture locale et nationale. Au-delà de ce rôle patrimonial des mosaïques, c’est aussi un levier de développement économique et un renouvellement de l’offre touristique de demain », rappelle Zoubir Chattou, qui organise des visites guidées culturelles de Moulay Driss Zarhoun et Volubilis.

De l’artisanat romain, made in Morocco

Les mosaïques de Volubilis ornaient non seulement les sols mais aussi les murs. Sauf que les pavements qui ont été le mieux conservés sont ceux du sol. Au sein de la cité antique, ils ornaient généralement les différentes pièces des maisons, les bassins et l’intérieur des thermes. Ils avaient certes une fonction d’embellissement, mais pas uniquement. Les pavements avaient aussi une utilité dans la mesure où ils protégeaient le sol, le rendant solide et pratique pour la vie quotidienne.

Mais avant le stade de l’embellissement et de l'usage, il fallait d’abord trouver les matériaux. Et c’est là qu’entre en ligne de compte la richesse de la ville de Zerhoun. Mustapha Atki évoque tout ce qu’on pouvait trouver à l’époque romaine, dans les strates rocheuses de cette zone, pour produire les mosaïques. « Il y avait d’abord le calcaire gris de Zerhoun, une pierre locale. Il y avait ensuite la pierre calcaire noire. On utilisait également de la pâte de verre pour donner une coloration bleue et verte, et des tessons de céramique pour la coloration orange. Les fragments de jar permettaient d'obtenir la coloration jaune. Sans oublier les autres types de pâte de verre rouge pour aboutir à une mosaïque multicolore, ou encore des mosaïques uniquement en noir et blanc. A part le marbre qui était importé, tout le reste était issu d’une fabrication locale. Et il s'agissait de la coloration naturelle du matériau utilisé. »

Technique et contraintes

Après le matériau vient la technique. La pose des panneaux était en effet particulière. Selon Mustapha Atki, archéologue spécialisé dans la céramique antique et médiévale, cette technique ne suivait pas le schéma classique. C’est-à-dire, un soubassement bien tassé avec de la pierre grise et d’autres couches d’argile et de chaux, avant de réaliser le dernier tas constitué de tesselles de céramique sur une couche de chaux. Les tesselles de céramique de Volubilis, elles, étaient greffées sur une couche à base de chaux et de sable, placée directement sur la terre battue.

Quant au travaux actuels de restauration, il ne s’agit pas de remplacer les mosaïques qui ont disparu mais plutôt de préserver l'existant. « Je pense qu’on ne peut jamais réhabiliter à nouveau un patrimoine. Et c’est ce qui rend la tâche de restauration très complexe, dans le sens où il faut réutiliser des matériaux d’origine et mobiliser des techniques spécifiques de savoir-faire. Mais il ne s’agit pas de restaurer l’ancien par le nouveau. Cela deviendrait une œuvre hybride. Et là aussi, il y a toute une réflexion scientifique et archéologique sur la restauration de la mosaïque : quel usage ? quels matériaux ? et pour quels types d’intervention ? », s’interroge Zoubir Chattou. Le président de l’association Ifker nous révèle que les interventions de restauration s’avèrent parfois plus complexes s’agissant de certaines mosaïques restaurées au début du siècle. Et pour cause ! A l'époque, la connaissance en matière de restauration n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui. Depuis 1940, toutes les écoles de restauration sont passées par Volubilis. Ce qui n’est pas une bonne chose nécessairement. Dans certains cas, on utilisait du ciment, du fer, etc. Cela s'avère être une contrainte aujourd’hui pour préserver ces mosaïques. Une de plus qui complexifie la tâche des équipes de restauration.

Les restaurateurs impliqués dans le projet actuel de réhabilitation des mosaïques de Volubilis justifient d’une grande expérience en la matière. Ils ont été formés par l’institut américain basé en Californie, The Getty Conservation Institute (un institut de recherche privé dédié au développement des pratiques de conservation du patrimoine culturel à l'échelle internationale, ndlr). C’est l’un des instituts les plus prestigieux à l’échelle mondiale dans ce domaine. Il a notamment dispensé la formation 'Mosaikon' à certains techniciens des corps de métiers de la restauration de Volubilis, en 2017 et 2018.

Un trésor archéologique in situ

La restauration se fait aujourd’hui en se fondant sur la technique utilisée à l’époque romaine. Les restaurateurs tentent de respecter les mêmes étapes, à savoir le soubassement en pierre, puis une autre base avec le sable et la chaux, avant de finir avec une dernière couche de chaux fine. Enfin, la pose des tesselles consiste à remettre en place celles qui se sont détachées, sans aucun ajout. Le vide est comblé à l'aide de chaux et de sable, tout en essayant d’obtenir une coloration proche de celle de la mosaïque d’origine.

Les mosaïstes se montrent particulièrement méticuleux en travaillant sur les bordures des pavements, afin d'éviter tout détachement de mosaïques, ou encore entre les différentes couches de soubassements. « Quand on perd une mosaïque, on ne peut plus la remplacer. C’est un travail qui demande beaucoup de temps et de patience », signale Mustapha Atki.

La restauration concerne également les mosaïques détachées du site antique de Banasa. Ces dernières sont entreposées dans le réserves de Volubilis depuis soixante ans. « Les mosaïques de Banasa n’ont pas encore été vues, ni par le monde de la recherche, ni par les touristes, ni par les citoyens. Et je crois que le fait de les restaurer, de les préserver, de les mettre en exposition est une sorte de mise en valeur de notre patrimoine. Ce qui va renouveler davantage l’offre touristique locale », confie Zoubir Chattou.

Pour les spécialistes de Volubilis, la première particularité de ces mosaïques est le fait qu’elles soient toujours à leur place d’origine. Volubilis est en effet un des rares sites romains où l'on peut encore voir ces pavements in situ. Ce type de mosaïques est généralement exposé dans des musées. D'où la réflexion de Zoubir Chattou : « Les mosaïques de Volubilis vivent au rythme du temps et du climat. C’est pour cela qu’elles nécessitent encore une conservation et un suivi. » De l’avis des spécialistes de ce site, le travail de restauration ne s'achève jamais réellement. Ce projet de préservation des mosaïques n’est que le début. Il ne touchera que 40% de la mosaïque du site. Le fondateur de l’association Ifker estime qu’il faut dès à présent penser aux prochaines étapes de réhabilitation. Cela signifie que les différentes parties prenantes engagées dans la restauration des pavements de Volubilis doivent reprendre leur bâton de pèlerin à la recherche de nouveaux investissements.

Des mystères encore à dévoiler

L’intérêt du tourisme culturel et archéologique n’est plus à démontrer. Selon l’Unesco, le tourisme culturel – défini par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) comme le tourisme centré sur les attractions et les produits culturels – est l’un des segments de l’industrie touristique qui connaissent la croissance la plus rapide. Il représente, selon les estimations, 40% de l’ensemble du tourisme mondial. Un constat confirmé par Zoubir Chattou : « Le monument culturel et archéologique est encore mobilisateur de synergies et d’économies. Je crois que c’est à ce niveau-là qu’il faut le traiter réellement. C’est-à-dire comme une opportunité d’investissement pour un développement territorial, et pour s’engager dans l’attractivité économique et touristique à l’échelle d’une région. » Et ce n’est pas une réalité propre au Maroc. Le tourisme culturel est une priorité de premier plan qui figure dans la politique touristique de 90% des pays, selon une enquête mondiale de l’OMT réalisée en 2016.

Cela est d’autant plus vrai quand on sait que le site de Volubilis n’a pas été totalement exploré. Il reste encore une grande partie à découvrir. La restauration du site archéologique avance maison par maison. « Parce que d’abord, on ne peut pas tout faire. Et en même temps, les chantiers de fouilles sont minutieux, coûteux et méticuleux en matière de suivi. Et je pense que la volonté politique n’est pas d’ouvrir les frontières aux fouilles, car cela peut générer des dégradations ou des disparitions d'objets », signale le président de l’association Ifker. Ce qui n’est pas pour refroidir l’enthousiasme et la curiosité des archéologues. Ils prennent leur mal en patience, dans l’espoir de pouvoir, un jour prochain, lever le voile sur de nouveaux pavements car, selon ces passionnés, « Volubilis réserve encore bien des mystères ».

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