Hausse du carburant : est-il opportun de se convertir à la voiture électrique ?
Moins cher en consommation et en entretien, la voiture électrique peut être une alternative intéressante. Mais à y regarder de plus près, l’électrique au Maroc n’est pas une option, sauf peut-être pour les classes les plus aisées.
Avec la flambée inédite des prix du carburant, on peut se demander si la voiture électrique ne devient pas plus intéressante, économiquement, pour le consommateur marocain.
Séduisante, l’idée se heurte pourtant à de réelles barrières qui freinent le développement de la voiture électrique au Maroc. Le basculement vers l’électrique paraît pourtant inévitable, mais il nécessite un plan au niveau de l’infrastructure.
Par un calcul simple, si on considère qu’une voiture thermique consomme en moyenne 5 litres tous les 100 km, à un prix de 14 DH le litre, les 100 km reviendraient à 70 DH. En revanche, pour une voiture électrique, si on considère qu’elle consomme en moyenne 17 kWh tous les 100 km, avec un prix de 1,60 DH/kWh, celui de la tranche la plus chère chez l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), le coût serait de 27 DH seulement.
Bien entendu, ce raisonnement ne tient pas compte de l’amortissement initial du véhicule et suppose que le prix du carburant demeure élevé.
Interrogé sur l’opportunité de se convertir à l’électrique dans ce contexte de cherté du prix du carburant, Hicham Smyej, journaliste spécialisé dans l’automobile et consultant chez Médias24, émet des réserves quant à la pertinence de cette idée.
Même s’il admet que le match de la consommation est clairement remporté par l’électrique - d’autant que le coût de l’entretien plaide également en sa faveur -, il estime que les prix d’achat encore trop élevés et les difficultés liées à la recharge sont autant d’éléments dissuasifs pour l’automobiliste qui songe à sauter le pas vers l’électrique.
Le prix de la voiture électrique, trop cher
Selon Hicham Smyej, la voiture électrique coûte au minimum 50% plus cher que le même modèle en version thermique. Le coût élevé de la batterie, conjugué au volume de vente encore limité qui ne permet pas de grandes économies d’échelle, fait que le prix de vente de la voiture électrique reste élevé.
A titre d’exemple, la Peugeot 208, qui coûte environ 200.000 DH dans sa version haut de gamme, si elle avait été commercialisée au Maroc dans sa version électrique, ne l’aurait pas été à moins de 400.000 DH. Aujourd’hui, le modèle le moins cher sur le marché marocain est un SUV compact, le SERES 3, commercialisé à 400.000 DH.
Mais la plupart des modèles sont issus de la catégorie premium avec des prix qui dépassent les 700.000 DH. Le dernier venu sur le marché est la BMW i4, vendue aux alentours de 800.000 DH. Audi a de gros SUV qui dépassent le million de dirhams. Des prix qui font de l’électrique un marché principalement premium au Maroc, certainement pas à la portée de la classe moyenne.
Dacia, qui entre prochainement sur le marché de l’électrique avec son modèle Spring aux alentours de 200.000 DH, peut en effet changer la donne. Cependant, même si la barrière du prix est dépassée, il restera toujours celle de l’infrastructure de recharge.
L’infrastructure de recharge, principal frein à l’adoption de l’électrique
En effet, à ce jour, le Maroc ne dispose que d’une soixantaine de chargeurs publics qui se situent dans des stations-service, des hôtels, des centres commerciaux ou chez des particuliers. Mais vu qu’ils vont toujours par deux ou par quatre, leur répartition géographique est très inégale.
Si on veut posséder un chargeur à domicile, il faut avoir le raccordement qui va avec. Les personnes qui ont des maisons individuelles ou des villas avec garage peuvent le faire, mais en immeuble, c’est beaucoup plus difficile à mettre en place. Sans une facilité de recharge, il est difficile d’opter pour une voiture électrique, soutient Hicham Smiyej.
Dans ce cas, avec l’augmentation de la consommation d’électricité du ménage, il faudra s’attendre à atteindre la tranche la plus chère de la tarification, ce qui réduit l’économie faite sur la consommation d’énergie en passant à l’électrique.
La voiture électrique, plus intéressante pour les riches ?
En prenant en considération tous ces paramètres, pour le moment, même avec la hausse du carburant, qui peut par ailleurs être conjoncturelle, il n’est toujours pas opportun de se convertir à l’électrique au Maroc, estime Hicham Smiyej. D’autant qu’il n’y a pas de réelles incitations publiques pour franchir le pas.
C’est qu’au Maroc, il n’y a pas de primes à l’achat comme c’est le cas dans plusieurs pays. La principale incitation qui existe est celle de l’exonération de la taxe de luxe, c’est-à-dire subventionner l’achat des voitures les plus chères. Une aberration pour Hicham Smiyej, puisque l’on serait en train d’aider les plus riches à acheter des voitures premium. Pour une voiture de 1 million de dirhams, le manque à gagner pour l’Etat serait de 200.000 DH.
Si on y ajoute le facteur du prix d’achat et celui de la facilité à réaliser un raccordement dans le garage d’une villa, le passage à l’électrique est clairement plus bénéfique et plus accessible aux plus riches. D’autant qu’ils disposent souvent de plus d’une seule voiture, ce qui peut les aider à alterner avec la voiture thermique, notamment quand il s’agit d’emprunter une route où il n’y a pas de bornes de recharges publiques.
Ces classes les plus aisées sont également les plus demandeuses de différenciation, ce qui est une caractéristique typique du marché du premium.
Face à la marche forcée vers l’électrique, le Maroc doit anticiper
Le Maroc ne doit pas attendre davantage ; il doit se préparer très vite à cette marche forcée vers l’électrique. Car les constructeurs automobiles, notamment dans les pays européens, sont en train de passer à l’électrique à grande vitesse.
L’Europe est en train de débattre d’une directive qui prévoit d’interdire les voitures thermiques à la vente dès 2030. A l’horizon de 10 à 15 ans, on pourrait ne plus en trouver suffisamment à la vente. D’ailleurs, dans à peine cinq ans, il n’y aura plus de voitures neuves qui roulent au diesel.
Le Maroc doit donc anticiper et penser dès à présent à investir dans l’infrastructure de recharge. Mais l’Etat n’a pas à tout faire lui-même : comme dans d’autres pays, le secteur privé peut s’en charger, notamment les pétroliers qui se convertissent eux-mêmes à la distribution de l’énergie électrique. Dans ce cas, l’Etat doit légiférer pour inciter et ouvrir les voies de l’investissement privé.
Le gouvernement peut aussi commencer par ses propres besoins, pour montrer le chemin, en se tournant lui-même vers l’électrique sur les marchés publics. Mais aussi, pourquoi pas, commencer avec les voitures des ministres. Ce serait un signal fort envoyé à tous les acteurs.
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