Diamant noir et trésor rouge, les deux passions du Dr Laqbaqbi
Ce médecin pas comme les autres a deux vraies passions dans la vie : la truffe noire, la vraie, la melanosporum qu’il a introduite il y a une quinzaine d’année au Maroc, et le safran, l’épice la plus renommée au monde. La plus chère également.
Rencontre avec un homme de passions - par ailleurs chirurgien orthopédique à Casablanca depuis plus de 30 ans - qui a reçu Médias 24 dans sa ferme Les Jardins du safran, à une trentaine de kilomètres de Marrakech, dans la vallée de l’Ourika.
Médias 24 : Comment vos études de médecine vous ont-elles amenées à vous intéresser à la truffe noire et au safran ?
Abdelaziz Laqbaqbi : J’ai quitté le Maroc à l’âge de 17 ans, le temps de faire mes études de médecine en France, à Reims et de séjourner quelque temps dans le Lot. Ce séjour dans le Lot m’a permis de me familiariser avec deux produits d’exception : la truffe et le safran. Le Lot, notamment la région de Cajarc, a toujours été un fief pour le safran, depuis plusieurs centaines d’années. En sympathisant avec les producteurs locaux, j’ai appris à cultiver cette plante. C’est là aussi que j’ai découvert ce qu’était la truffe noire du Périgord et que j’ai appris, grâce à des experts de l’INRA, les techniques pour domestiquer ce merveilleux champignon.
Mais surtout j’ai remarqué que la terre dans le Lot ressemblait beaucoup à la terre de la région ou je suis né, dans la province d’Oujda, un terrain calcaire avec une flore semblable, le chêne vert sauvage, le romarin, le genévrier et je me suis posé la question : cette truffe que j’aime tant ne pourrait-elle pas pousser chez moi ? J’ai interrogé beaucoup de spécialistes dont la première réponse a été de me faire remarquer que si la truffe noire n’existait pas au Maroc, c’est que la nature l’en avait éliminé. Je me suis efforcé de les convaincre : ils m’ont écouté, ont été très sympas avec moi et m’ont aidé, en me vendant les arbres à un prix plus que raisonnable. Mais sans y croire… En 2000, j’ai planté 1.000 chênes truffiers. La première année, j’en ai perdu 300, en raison de gelées précoces. L’année d’après, j’ai renouvelé. L’investissement était assez lourd pour moi et surtout incertain. Comme disait mon grand-père : « on sème mais on n’est jamais sûr de récolter ! » Mais j’avais un moteur qui m’entrainait : la passion
Vous aviez le temps de vous consacrer à cette passion, malgré votre travail de chirurgien ?
Le temps, on peut toujours le trouver… Au lieu d’aller jouer au golf, j’allais parler à mes arbres ! Et aujourd’hui encore, au lieu d’aller passer des soirées agréables ici ou là, je préfère être dans la nature, écouter le chant des oiseaux, travailler la terre, inspecter les sols et attendre…
Comment distribuez-vous votre production ?
J’ai eu beaucoup de chance car mes trois truffières sont productrices : en France, on a à peine 20 % des chênes plantés qui produisent. Au départ, je voulais simplement démontrer que c’était faisable au Maroc mais j’ai été encouragé par un prix qui m’a été remis par Sa Majesté au Siam de Meknès : cela m’a donné des ailes et m’a permis d’augmenter de façon importante ma zone de production à 20 hectares. Et par chance, la truffière que j’ai à Imouzzer du Kandar, dans le Moyen-Atlas a commencé à produire de façon précoce, ce qui m’a aidé à rentrer dans mes frais.
Je fournis le marché local, surtout des restaurants de luxe de Marrakech ou de Casa qui, auparavant se fournissaient en France. Aujourd’hui, ils sont certains d’avoir des truffes d’une fraicheur absolue. Mais je n’arrive pas à répondre à la demande qui est de plus en plus importante, y compris de la part de certains particuliers : les Marocains sont curieux et ont vite adoptés cette truffe noire ! Et c’est pareil dans le monde entier : le marché mondial est si important qu’il pourrait absorber chaque année 1.000 tonnes de truffe ; or les 5 pays producteurs (Maroc compris) produisent… 50 tonnes par an !
Pourtant la truffe est un produit de grand luxe, très cher…
Non, la truffe est un produit abordable, mais c’est comme le diamant : bien sûr, un diamant de 10 carats est hors de prix, mais vous pouvez acheter un diamant d’un gramme ou deux qui reste accessible. Pour la truffe, c’est pareil, personne n’en achète un kg : une famille va acheter une truffe de 60 ou 70 grammes et va l’utiliser pendant plusieurs jours, dans différents plats.
Il faut quand même savoir que les variations de prix sont importantes d’une année sur l’autre, en fonction du volume de production, mais aussi de la période de l’année : les prix sont très élevés en fin d’année en raison d’une demande forte pour les fêtes.
Votre seconde passion, c’est le safran. Où le produisez où ?
Dans deux régions différentes : à une trentaine de km de Fès, à Imouzzer da Kandar et dans la vallée de l’Ourika. En revenant de France, je suis tombé amoureux de cette région de l’Ourika. J’avais peu de moyen, mais je me suis dit que je pourrais peut-être aider les villages de la région, en apportant du travail aux habitants, notamment aux femmes qui ne travaillaient pas. En clair, je voulais me faire plaisir en aidant les autres. La question était « quelle est l’activité la plus pourvoyeuse de main-d’œuvre ? » Ce que j’avais vu dans le Lot avec le safran m’a donné l’idée. J’ai loué un terrain, j’ai fait les analyses du sol et je me suis lancé. Le safran a été merveilleusement bien accueilli par la terre de l’Ourika : il a bien poussé et qui plus est, c’est un des meilleurs safrans au monde, reconnu comme tel dans de nombreux pays. Cela nous a permis de créer 5 emplois permanents et d’offrir de nombreuses heures de travail aux femmes du village pour qui travailler est devenu synonyme de liberté. Elles sont une soixantaine chez nous pendant les 21 jours de cueillette du safran et ensuite pendant le désherbage qui est fait manuellement, sans aucun produit chimique.
Vous dites que votre safran est reconnu comme l’un des meilleurs au monde. Donnez-nous, s’il vous plait, un ou deux conseils pour ne pas se tromper en achetant cette épice…
Le safran est le produit le plus fraudé au monde. Il y a quelques années, la revue Que Choisir ? avait fait analyser 9 safrans vendus en France : un seul correspondait aux normes. Au Maroc, il faut savoir que plus de 80% du safran vendu dans les souks, sur les marchés, est au mieux du safran mal travaillé quand il n’est pas fraudé. Le premier conseil que je donne toujours : bien regarder la couleur qui est unique ; si vous trouvez du blanc et du jaune, au mieux c’est du mauvais travail, le paysan a séché tout le pistil, pour augmenter le poids…
Autre conseil, malaxez un pistil entre le pouce et l’index : vos doigts doivent devenir jaune or. S’ils deviennent rouge, c’est du safran frelaté.
Enfin n’achetez jamais de safran en poudre, car vous ne savez pas ce qu’il y a dedans.
En vous écoutant parler, on sent chez vous un attachement très fort à la terre. Est-ce du au hasard ou à votre éducation ?
Ce n’est jamais le hasard dans la vie : je suis fils d’agriculteur, et petit-fils d’agriculteur. Je n’ai pas connu mon père qui est décédé quand j’étais très jeune. J’ai donc été élevé par mon grand-père qui n’avait jamais fait d’étude mais qui était d’une intelligence extraordinaire. Il m’a tout appris dans la vie.
A part la truffe et le safran, y a-t-il d’autres produits que vous cultivez ?
J’ai hérité de mes parents et grands-parents de terrains d’oliviers et de céréales, mais cela ne me passionne pas. C’est l’aspect scientifique qui m’intéresse : faire pousser la truffe au Maroc, développer le safran. J’ai un microscope à la ferme et je regarde les racines, leur évolution : j’essaie de comprendre la nature… C’est cela le but de ma vie… Et comme j’aime faire partager ma passion, je vais ouvrir au début de 2016 un musée de la truffe et du safran à Immouzzer du Kandar : je vise en priorité les jeunes à qui j’ai envie de transmettre mes connaissances…
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