20 ans de réformes au Maroc: l'analyse de Larabi Jaïdi

Pour l'économiste Larabi Jaidi, tout l'enjeu réside dans la gestion simultanée des réformes politiques et des réformes économiques. La méthode de gouvernement doit se baser sur la crédibilité et la confiance. Voici sa lecture de 20 années d'évolution au Maroc et des enjeux à venir.

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20 ans de réformes au Maroc: L'analyse de Larabi Jaïdi

Le 08 août 2019 à 15:42

Modifié le 08 août 2019 à 19:10

Le Maroc fête deux décennies de réformes importantes et souvent ardues. Il s’était donné pour objectif de développer ses institutions et son économie de façon à assurer une convergence d’un système économique régi par les règles du marché avec un système de gouvernement ouvert et démocratique.

L’approfondissement des réformes économiques constituait un point de passage obligé vers l’installation de la croissance-développement sur un trend porteur et de longue durée. Plusieurs chantiers de réformes ont été accélérés : libéralisation des échanges et du système financier, gouvernance du secteur public, stratégies sectorielles, mise à niveau compétitive du tissu productif, politique sociale active, adaptation du système d'enseignement aux exigences du marché du travail…

Deux objectifs centraux ont traversé ces chantiers. D’un côté, la consolidation du mouvement de construction d’une économie diversifiée bâtie sur un tissu solide d’exploitations agricoles, d’entreprises industrielles et de services, et des réseaux d’infrastructures denses de transport et de communication.

D’un autre côté, une exigence de solidarité distributive qui corrige les inégalités sans alourdir les prélèvements qui asphyxieraient la production des richesses.

Il n’y a pas d’antagonisme fatal entre ces deux logiques mais il était important de résoudre les contradictions apparentes dans des arbitrages propres à notre situation.

Le potentiel de développement contraint par la mal-gouvernance

A la suite de ces réformes, l'économie nationale est parvenue, dans une certaine mesure, à assainir ses comptes et à renforcer son potentiel de croissance dans un contexte de fortes exigences sociales alimentées par les déficits hérités du passé et des besoins évolutifs.

Mais la dynamique de la transformation a fini par se ralentir dans une conjoncture de crise internationale. L’économie marocaine s’est réinstallée depuis quelques années dans un sentier de croissance peu dynamique qui ne lui permet pas de sortir des déséquilibres qui menacent ses capacités à répondre aux tensions sociales : chômage des jeunes, urbanisation accélérée, modernisation du monde rural, etc.

Le potentiel de développement a été contraint par la mal-gouvernance: une insuffisante attention prêtée au démantèlement des rentes et à la surveillance des ententes, une certaine tolérance de l’économie informelle délictueuse (contrebande, corruption, drogue, marchés parallèles, capitaux spéculatifs), un contournement des règles et des normes favorisant l’enrichissement rapide, parfois illégal…

Dans ce contexte, les projections optimistes ont été démenties : la vitesse de transformation structurelle de l’économie se ralentit, l’emploi se dégrade, l’exclusion sociale se reproduit, la répartition des richesses se concentre et des territoires sont en souffrance.  

Les réformes économiques ne suffisent pas à produire du bonheur

Il est parfois commode, mais sans doute erroné de penser que les réformes économiques suffisent à produire du bonheur. Une économie performante a besoin d’institutions efficaces pour progresser. A défaut, les réformes butent sur le conservatisme alimenté par les intérêts déclarés ou diffus dans une société minée par les archaïsmes et les modes d’organisation traditionnels. 

Le Maroc a réalisé ces deux dernières décennies de grandes réformes institutionnelles : la première étant celle de la Constitution, qui a consolidé les espaces de renforcement de l’Etat de droit, généré des espoirs dans l’amélioration de la gouvernance des politiques publiques, établi de nouvelles règles pour un exercice plus équilibré des pouvoirs, ouvert des perspectives pour la régénération du champ politique.

Ces réformes s’inscrivaient dans le prolongement des grandes initiatives antérieures : notamment la réconciliation nationale, les réformes de la justice, de l’administration et de l’organisation du territoire. Pourtant, l'élan transformateur de toutes ces réformes n’a pas réellement conduit à l’approfondissement de la démocratisation des institutions.

De la démocratie de complaisance à la démocratie de conviction

Le processus de démocratisation du Maroc, indispensable à son développement économique et politique durable a été freiné par la logique néo-patrimoniale du système politique agissant dans une société fortement contrastée. Des groupes développent des exigences qui ne peuvent se satisfaire indéfiniment d’une démocratie formelle et conservatrice. D’autres trouvent leur aisance dans un conservatisme social entretenu par divers canaux politiques ou médiatiques.

La crédibilité des instances de la représentation politique telles que les partis politiques démocratiques et les syndicats a été progressivement laminée par le discrédit du système politique qui perd ses capacités de médiation sociale. Ainsi, a-t-on vu s’instaurer progressivement une "démocratie de complaisance" sans changement fondamental des règles du jeu, changement indispensable pour arriver à une "démocratisation de conviction".

Jusqu'à présent, le système politique a réussi à maintenir une certaine stabilité grâce à la multidimensionnalité qui caractérise la personne du Roi. Ce mode de fonctionnement commence à connaître un phénomène d’usure et de critique qui gagne de larges franges de la société et des milieux politiques, économiques, technocratiques acquis à la nécessité du changement démocratique.

Le système des notables qui fournissait les structures de mobilisation et de contrôle politique et social s’essouffle sous le poids et le rythme de l’évolution que connaissent les structures démographiques, les dynamiques urbaines, le mouvement social, les moyens de communication.

Une réforme de la méthode de gouvernement doit se mettre en œuvre

Deux types de réponse risquent de se produire : La réponse de la rue qui traduit davantage une opposition à une politique a-sociale qu’un refus pur et simple d’un régime. Elle sera inapte à polariser les forces sociales sur des projets politiques alternatifs. Mais sa répétition entraînera des déperditions de légitimité du système étatique.

La deuxième réponse est celle du discours islamiste politique et subversif, qui s’élèverait contre l’Etat moderne, "allogène et illégitime", pour lui substituer un système d’identification collective et d’utopie sociale fondée sur la religion. Sans doute, la relative maîtrise du champ religieux par la monarchie donne l’impression que le contrôle de cette mouvance est relativement aisé. Mais la fragilité du tissu social rend le milieu social et culturel moins réfractaire au discours islamiste radical et rend la politique de marquage serré du champ religieux moins aisée.

Deux questions essentielles s’imposent dans le débat sur les perspectives d’avenir: la nécessité d’approfondir les réformes économiques et d’accélérer l’évolution vers des institutions démocratiques.

Il va sans dire qu’il n’existe pas un mode universel d’articulation entre les champs des réformes économique et politique. Le développement politique de chaque société répond à un jeu de causalité où le spécifique n’est pas absent. La gestion simultanée des réformes économiques et des réformes politiques pose des problèmes délicats et se présente aujourd’hui comme l’un des défis majeurs auxquels est confronté le Maroc.

Les réformes politiques et économiques n’auront de chance d’aboutir que si elles sont mises en œuvre par un Etat fort et des institutions politiques et sociales crédibles capables de gérer de manière pacifique les conflits.

Un Etat fort signifie celui dans lequel les leaders politiques peuvent se revendiquer de la plus large légitimité possible et disposer d’une force institutionnelle capable de rassembler les forces sociales d’un pays. Un Etat bâti sur des relations clairement établies dans les responsabilités respectives des hommes politiques, des technocrates et de la société civile.

L’enjeu fondamental de la démocratisation politique est d’asseoir de nouveaux mécanismes de fonctionnement du système politique, sortir du paradigme de la centralité et ouvrir des espaces de liberté politique, admettre la présence de contre-pouvoirs autonomes et responsables.

Dans tous les cas, une réforme de la méthode de gouvernement doit se mettre en œuvre. Il s’agit de faire prévaloir un mode de fonctionnement basé sur la confiance, c’est-à-dire sur des règles et des normes prévenant les abus, une gestion transparente et une évaluation vérifiant le respect des engagements.

Cela paraît simple mais ces valeurs portent en elles un réel projet de modernisation qui transformerait le visage du Maroc productif, social et politique et qui répondrait aux exigences du XXIème siècle.

En somme, la maîtrise d'une nouvelle phase de développement économique et social et politique pour se prémunir contre les risques de dérives dans un environnement régional et mondial fragilisé par de multiples turbulences.

20 ans de réformes au Maroc: l'analyse de Larabi Jaïdi

Le 08 août 2019 à15:47

Modifié le 08 août 2019 à 19:10

Pour l'économiste Larabi Jaidi, tout l'enjeu réside dans la gestion simultanée des réformes politiques et des réformes économiques. La méthode de gouvernement doit se baser sur la crédibilité et la confiance. Voici sa lecture de 20 années d'évolution au Maroc et des enjeux à venir.

Le Maroc fête deux décennies de réformes importantes et souvent ardues. Il s’était donné pour objectif de développer ses institutions et son économie de façon à assurer une convergence d’un système économique régi par les règles du marché avec un système de gouvernement ouvert et démocratique.

L’approfondissement des réformes économiques constituait un point de passage obligé vers l’installation de la croissance-développement sur un trend porteur et de longue durée. Plusieurs chantiers de réformes ont été accélérés : libéralisation des échanges et du système financier, gouvernance du secteur public, stratégies sectorielles, mise à niveau compétitive du tissu productif, politique sociale active, adaptation du système d'enseignement aux exigences du marché du travail…

Deux objectifs centraux ont traversé ces chantiers. D’un côté, la consolidation du mouvement de construction d’une économie diversifiée bâtie sur un tissu solide d’exploitations agricoles, d’entreprises industrielles et de services, et des réseaux d’infrastructures denses de transport et de communication.

D’un autre côté, une exigence de solidarité distributive qui corrige les inégalités sans alourdir les prélèvements qui asphyxieraient la production des richesses.

Il n’y a pas d’antagonisme fatal entre ces deux logiques mais il était important de résoudre les contradictions apparentes dans des arbitrages propres à notre situation.

Le potentiel de développement contraint par la mal-gouvernance

A la suite de ces réformes, l'économie nationale est parvenue, dans une certaine mesure, à assainir ses comptes et à renforcer son potentiel de croissance dans un contexte de fortes exigences sociales alimentées par les déficits hérités du passé et des besoins évolutifs.

Mais la dynamique de la transformation a fini par se ralentir dans une conjoncture de crise internationale. L’économie marocaine s’est réinstallée depuis quelques années dans un sentier de croissance peu dynamique qui ne lui permet pas de sortir des déséquilibres qui menacent ses capacités à répondre aux tensions sociales : chômage des jeunes, urbanisation accélérée, modernisation du monde rural, etc.

Le potentiel de développement a été contraint par la mal-gouvernance: une insuffisante attention prêtée au démantèlement des rentes et à la surveillance des ententes, une certaine tolérance de l’économie informelle délictueuse (contrebande, corruption, drogue, marchés parallèles, capitaux spéculatifs), un contournement des règles et des normes favorisant l’enrichissement rapide, parfois illégal…

Dans ce contexte, les projections optimistes ont été démenties : la vitesse de transformation structurelle de l’économie se ralentit, l’emploi se dégrade, l’exclusion sociale se reproduit, la répartition des richesses se concentre et des territoires sont en souffrance.  

Les réformes économiques ne suffisent pas à produire du bonheur

Il est parfois commode, mais sans doute erroné de penser que les réformes économiques suffisent à produire du bonheur. Une économie performante a besoin d’institutions efficaces pour progresser. A défaut, les réformes butent sur le conservatisme alimenté par les intérêts déclarés ou diffus dans une société minée par les archaïsmes et les modes d’organisation traditionnels. 

Le Maroc a réalisé ces deux dernières décennies de grandes réformes institutionnelles : la première étant celle de la Constitution, qui a consolidé les espaces de renforcement de l’Etat de droit, généré des espoirs dans l’amélioration de la gouvernance des politiques publiques, établi de nouvelles règles pour un exercice plus équilibré des pouvoirs, ouvert des perspectives pour la régénération du champ politique.

Ces réformes s’inscrivaient dans le prolongement des grandes initiatives antérieures : notamment la réconciliation nationale, les réformes de la justice, de l’administration et de l’organisation du territoire. Pourtant, l'élan transformateur de toutes ces réformes n’a pas réellement conduit à l’approfondissement de la démocratisation des institutions.

De la démocratie de complaisance à la démocratie de conviction

Le processus de démocratisation du Maroc, indispensable à son développement économique et politique durable a été freiné par la logique néo-patrimoniale du système politique agissant dans une société fortement contrastée. Des groupes développent des exigences qui ne peuvent se satisfaire indéfiniment d’une démocratie formelle et conservatrice. D’autres trouvent leur aisance dans un conservatisme social entretenu par divers canaux politiques ou médiatiques.

La crédibilité des instances de la représentation politique telles que les partis politiques démocratiques et les syndicats a été progressivement laminée par le discrédit du système politique qui perd ses capacités de médiation sociale. Ainsi, a-t-on vu s’instaurer progressivement une "démocratie de complaisance" sans changement fondamental des règles du jeu, changement indispensable pour arriver à une "démocratisation de conviction".

Jusqu'à présent, le système politique a réussi à maintenir une certaine stabilité grâce à la multidimensionnalité qui caractérise la personne du Roi. Ce mode de fonctionnement commence à connaître un phénomène d’usure et de critique qui gagne de larges franges de la société et des milieux politiques, économiques, technocratiques acquis à la nécessité du changement démocratique.

Le système des notables qui fournissait les structures de mobilisation et de contrôle politique et social s’essouffle sous le poids et le rythme de l’évolution que connaissent les structures démographiques, les dynamiques urbaines, le mouvement social, les moyens de communication.

Une réforme de la méthode de gouvernement doit se mettre en œuvre

Deux types de réponse risquent de se produire : La réponse de la rue qui traduit davantage une opposition à une politique a-sociale qu’un refus pur et simple d’un régime. Elle sera inapte à polariser les forces sociales sur des projets politiques alternatifs. Mais sa répétition entraînera des déperditions de légitimité du système étatique.

La deuxième réponse est celle du discours islamiste politique et subversif, qui s’élèverait contre l’Etat moderne, "allogène et illégitime", pour lui substituer un système d’identification collective et d’utopie sociale fondée sur la religion. Sans doute, la relative maîtrise du champ religieux par la monarchie donne l’impression que le contrôle de cette mouvance est relativement aisé. Mais la fragilité du tissu social rend le milieu social et culturel moins réfractaire au discours islamiste radical et rend la politique de marquage serré du champ religieux moins aisée.

Deux questions essentielles s’imposent dans le débat sur les perspectives d’avenir: la nécessité d’approfondir les réformes économiques et d’accélérer l’évolution vers des institutions démocratiques.

Il va sans dire qu’il n’existe pas un mode universel d’articulation entre les champs des réformes économique et politique. Le développement politique de chaque société répond à un jeu de causalité où le spécifique n’est pas absent. La gestion simultanée des réformes économiques et des réformes politiques pose des problèmes délicats et se présente aujourd’hui comme l’un des défis majeurs auxquels est confronté le Maroc.

Les réformes politiques et économiques n’auront de chance d’aboutir que si elles sont mises en œuvre par un Etat fort et des institutions politiques et sociales crédibles capables de gérer de manière pacifique les conflits.

Un Etat fort signifie celui dans lequel les leaders politiques peuvent se revendiquer de la plus large légitimité possible et disposer d’une force institutionnelle capable de rassembler les forces sociales d’un pays. Un Etat bâti sur des relations clairement établies dans les responsabilités respectives des hommes politiques, des technocrates et de la société civile.

L’enjeu fondamental de la démocratisation politique est d’asseoir de nouveaux mécanismes de fonctionnement du système politique, sortir du paradigme de la centralité et ouvrir des espaces de liberté politique, admettre la présence de contre-pouvoirs autonomes et responsables.

Dans tous les cas, une réforme de la méthode de gouvernement doit se mettre en œuvre. Il s’agit de faire prévaloir un mode de fonctionnement basé sur la confiance, c’est-à-dire sur des règles et des normes prévenant les abus, une gestion transparente et une évaluation vérifiant le respect des engagements.

Cela paraît simple mais ces valeurs portent en elles un réel projet de modernisation qui transformerait le visage du Maroc productif, social et politique et qui répondrait aux exigences du XXIème siècle.

En somme, la maîtrise d'une nouvelle phase de développement économique et social et politique pour se prémunir contre les risques de dérives dans un environnement régional et mondial fragilisé par de multiples turbulences.

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